Le vin à l’heure du « scroll »

Une bouteille ne se choisit plus seulement sur les conseils d’un caviste ou d’un guide. Aujourd’hui, les réseaux sociaux, les créateurs de contenu et l’intelligence artificielle redessinent le parcours d’achat, au rythme des écrans.

Sommaire :

  • Le sacre du 2.0
  • L’illusion du tout-virtuel
  • Vendre ou rassurer ?
  • Le pouvoir du naturel
  • Le digital comme outil

Le sacre du 2.0

L’affaire a fait du bruit. Fin 2025, un Sancerre aperçu dans un documentaire sur Taylor Swift a suscité un vif engouement sur les réseaux sociaux américains après avoir été identifié par des fans. Plus qu’un fait divers, cet épisode symbolise un changement d’ère : la recommandation d’un vin peut désormais naître d’une publication propulsée par les plateformes digitales. Le baromètre Sowine/Dynata 2026 confirme l’accélération. Cette année, 39 % des Français ont déclaré avoir acheté du vin en ligne, avec des paniers moyens en hausse (51-70 €), signe d’une confiance accrue dans le e-commerce. Plus révélateur : 47 % des abonnés à des créateurs de contenu accordent de l’importance à leurs conseils et un Français sur cinq affirme avoir déjà acheté un vin recommandé sur les réseaux. L’intelligence artificielle s’impose aussi : 30 % des consommateurs (et 58 % des 18-25 ans) l’ont déjà utilisée pour s’informer sur le vin. Le digital n’est donc plus un simple canal d’achat : il redistribue les cartes de la prescription. Après le référencement sur Google, place à l’optimisation pour les moteurs d’IA. Il ne suffit plus d’apparaître en haut d’une page de recherche. La richesse et la précision des informations d’un site web deviennent essentielles pour être cité par des assistants comme ChatGPT ou Gemini.

L’illusion du tout-virtuel

« Il y a encore huit ans, les demandes portaient majoritairement sur la création de sites internet, souvent conçus comme de simples vitrines », rappelle Bastien Delteil, directeur général et responsable du pôle marque de Beewine, agence de marketing et de communication. Depuis, ces sites sont devenus marchands et les réseaux sociaux, incontournables. « Beaucoup de vignerons abordaient le digital à reculons. Désormais on assiste à une véritable prise de conscience » souligne Alexandre Sauzeau, président et responsable du pôle digital. « Ils reviennent aussi vers une forme d’internalisation, tout en recherchant un accompagnement stratégique. » Mais les attentes ont changé. « Les contenus très léchés, institutionnels et orientés marque sont le minimum attendu. Ce qui crée de l’interaction, ce sont les contenus humains » ajoute Bastien Delteil. La vidéo s’impose ainsi comme le format roi et montrer les coulisses du domaine suscite plus d’engagement que des visuels impeccables. « L’offre ne manque pas ; l’enjeu est donc de se différencier. Mettre en avant l’histoire, la personnalité du vigneron et sa façon de travailler constitue un facteur clé. »

Vendre ou rassurer ?

Pour autant, les réseaux ne remplissent pas mécaniquement les carnets de commandes. « Par rapport à la publicité en ligne, le retour sur investissement est souvent moins favorable. Ils jouent avant tout un rôle de notoriété et de réassurance », nuance Alexandre Sauzeau. Le consommateur découvre souvent un vin ailleurs avant de vérifier sa présence en ligne où une page active, cohérente et incarnée valide sa crédibilité. L’erreur la plus fréquente ? L’absence de stratégie. « Beaucoup publient parce qu’il faut y être, sans se demander quel message ils veulent transmettre » regrette Bastien Delteil. Quant à l’IA, les deux experts prônent son usage raisonné pour établir une stratégie ou un calendrier éditorial. « Le vin est un produit de terroir issu du travail d’un artisan : difficile alors de défendre une image ancrée dans la terre en communiquant avec des visuels virtuels. » Le paradoxe est là : plus les outils digitaux se perfectionnent, plus la sincérité humaine prend de la valeur.

Le pouvoir du naturel

Émile Coddens, 29 ans, a expérimenté ces codes pendant la crise sanitaire pour ceux qui ne pouvaient plus visiter les domaines. « J’ai pris mon téléphone pour parler du métier. Et ça a pris », raconte le vigneron aux 515 000 abonnés sur TikTok. À l’époque, la plateforme démarrait à peine et personne n’y parlait de vin. « Tous les moyens sont bons pour communiquer avec les jeunes et la vidéo en fait évidemment partie. Le monde du vin s’est longtemps adressé aux connaisseurs. Face aux centaines de références en rayon, une vidéo avec un visage qui explique simplement son travail casse cette barrière. » Son succès repose sur une incarnation devenue sa signature : casquette à l’envers et doudoune sans manches. « Sur les réseaux où les contenus défilent, voir régulièrement la même figure crée un repère. » Sa méthode privilégie le naturel : « je tourne au smartphone, sans matériel pro. Une vidéo trop léchée recrée la distance de la télévision quand une séquence prise sur le vif, même floue, peut devenir virale ; il faut publier avec sincérité, sans chercher à comprendre l’algorithme. »

Le digital comme outil

Vulgariser la taille de la vigne ou le rôle du bouchon en 30 secondes reste un exercice d’équilibriste. « Il s’agit de parler à tout le monde sans infantiliser personne, sans prendre les gens pour des idiots ni supposer qu’ils sont experts. » Son conseil aux vignerons qui hésitent : « Lancez-vous. Choisissez une personne qui incarne le domaine et n’essayez pas de construire une direction artistique forcée : ne copiez pas les autres, faites ce qui vous ressemble. » Récemment installé sur 3 hectares dans le Layon, il a levé le pied sur les publications pour se consacrer à ses vignes. En deux ans, la sanction est tombée : près de 100 000 abonnés perdus. « Cela va extrêmement vite », constate-t-il, sans regret. « J’aurais pu devenir influenceur à plein temps et gagner beaucoup mais j’ai choisi de faire le métier dont je rêvais. Les réseaux sociaux restent un outil ; ils ne sont pas ma vie. »

Florence Jaroniak.

©canva.

Pour en savoir plus :

https://www.sowine.com/talks/122

Le vin sort du cadre

Des sculptures qui surgissent entre les ceps, des écrivains prêtant leur plume à un millésime, des œuvres au cœur des chais… Aux quatre coins du vignoble, l’art investit les domaines. Bien plus qu’une attraction, il est devenu un autre moyen de raconter le vin et ceux qui lui donnent vie, en mariant le beau et le bon.

Sommaire :

  • Des bottes qui chaussent large
  • Une histoire vieille comme le vin
  • Regarder avant de déguster
  • Même patience, même quête

Des bottes qui chaussent large

Trois mètres de haut. Vertes. En caoutchouc. Au beau milieu du parc du Château Chasse-Spleen, à Moulis-en-Médoc, cette paire de bottes démesurée signée Lilian Bourgeat annonce la couleur. Première œuvre acquise par Céline Villars-Foubet et son mari en 2009, elle invite d’emblée le visiteur à marcher dans les pas de passionnés d’art. « Ce sont exactement celles que portent les ouvriers dans nos vignes et au chai. Lorsque nous les avons découvertes, nous nous sommes immédiatement dit qu’il nous les fallait », raconte cette architecte de formation, qui a grandi à deux pas d’un musée d’art contemporain. Depuis, l’aventure artistique s’est étoffée. Une anamorphose de Felice Varini anime le chai. Un centre d’art contemporain a ouvert ses portes en 2017. Les bottes, elles, s’imposent comme l’emblème de Chasse-Spleen. « Tout le monde se photographie devant elles. Elles sont devenues si iconiques que nous les avons intégrées à notre étiquette. C’est une œuvre immédiatement lisible, qui éveille la curiosité et participe à l’esthétique du domaine. » Depuis près de vingt ans, chaque millésime s’accompagne également d’une phrase originale écrite par un auteur contemporain. « Notre propriété porte l’un des noms de châteaux les plus littéraires qui soient. Nous avons eu envie de faire avec la littérature, ce que Mouton Rothschild faisait avec les artistes sur ses étiquettes. » Pour Céline Villars-Foubet, il ne s’agit ni d’une stratégie marketing ni d’un argument œnotouristique. « Nous aimons profondément l’art et trouvons important d’en offrir en milieu rural. Ce n’est ni une manière de démocratiser le vin, ni de le rendre plus élitiste. C’est simplement un supplément d’âme. »

Une histoire vieille comme le vin

À y regarder de plus près, ce dialogue entre le vin et les arts ne date pas d’hier. « Dionysos, dieu du vin, est aussi le dieu du théâtre et le protecteur des arts.Autrement dit, dans les mythologies de nos civilisations gréco-latines, ce lien est déjà établi », rappelle Florence Monferran, historienne, autrice et vigneronne aux Clos de Miège, en Languedoc. Au fil des siècles, le vin inspire peintres, écrivains et poètes. Dans les années 1920, Philippe de Rothschild donne un nouvel élan à cette relation en confiant les étiquettes de ses grands millésimes à Picasso, Dalí ou Warhol. « Il a matérialisé de façon très concrète le lien entre le vin et la création artistique. En quelque sorte, il a affirmé que le vin est aussi un art. » Ce rapprochement s’accélère ensuite avec l’arrivée de grands financiers et capitaines d’industrie dans le monde du vin. « Souvent mécènes et grands amateurs d’art, ils ont naturellement rapproché ces deux univers », observe Florence Monferran. Mais la culture ne s’arrête pas aux portes des prestigieux centres d’art de Smith Haut Lafitte, Château La Coste ou Peyrassol. Expositions, concerts, lectures ou festivals de land art : les expériences se diversifient et se démocratisent. « Très en vogue, elles deviennent accessibles à un public plus large et peuvent faciliter la rencontre avec le vin, notamment pour les non-initiés » souligne la vigneronne-historienne.

Regarder avant de déguster

C’est précisément cette effervescence qui s’empare de la Champagne lors de Vign’Art. Tourné vers les coteaux de Cuchery, un jeune homme contemple le paysage. Baptisée En face, cette œuvre d’Antonin Martineau, sculpteur sur bois et Meilleur Ouvrier de France a été installée dans le cadre de l’édition 2026 de ce festival. Monumentale, « elle se lit à trois niveaux : le face-à-face entre le spectateur et la sculpture, celui entre la sculpture et le paysage puis un face-à-face avec soi-même » résume l’artiste. Une invitation à ralentir, dans un lieu qu’il a découvert grouillant de vie. « J’ai été frappé par le nombre de personnes qui travaillent dans les vignes, une véritable ruche. Les instants de contemplation auxquels mon œuvre invite permettent justement de prendre conscience que le vin n’est pas simplement une bouteille. C’est aussi tout le travail qu’il y a derrière. » Pour lui, l’art dans une vigne agit comme un révélateur, créant un lien immédiat avec le producteur et son terroir.

Même patience, même quête

L’artiste façonne la matière. Le vigneron compose avec le vivant. Si leurs gestes diffèrent, Antonin Martineau établit un parallèle évident : « la sculpture est un travail de longue haleine, un processus de création que l’on retrouve aussi chez le vigneron. Dans les deux cas, le résultat est le fruit d’un héritage et d’un savoir-faire. » Florence Monferran y voit la même recherche d’excellence. « Je reviendrais à cette phrase de Philippe de Rothschild : « Un grand vin est un art Beaucoup de vignerons tendent vers cette quête comme Laurent Vaillé, le créateur de la Grange des Pères, que l’on surnommait le « Mozart du vin ». » Céline Villars-Foubet cite quant à elle le grand œnologue Denis Dubourdieu : « Le vin est un projet esthétique et gourmand. » Sans faire du vigneron un artiste, elle reconnaît des similitudes dans la création : « même recherche d’équilibre, de sensibilité et d’exigence. Le vin, produit d’une grande subtilité, s’inscrit aussi dans une histoire très longue, porte une culture et une recherche esthétique. » Au fond, le vin et l’art poursuivent peut-être la même ambition : faire vibrer notre corde sensible. « L’art me rend heureuse et la beauté me semble absolument indispensable car elle aide à traverser les difficultés de la vie » conclut Céline Villars-Foubet. « J’espère que les visiteurs ressentent un peu cela, que cette rencontre avec l’art leur apporte un supplément de curiosité, de plaisir et d’émotion dans la découverte du domaine. »

Florence Jaroniak. © Château Chasse-Spleen.

Médailles : un repère qui cherche à faire la différence

Jamais les concours de vins n’ont été aussi nombreux. Dans un marché foisonnant, le précieux macaron continue de peser dans l’acte d’achat, à condition de garantir notamment la rigueur de la sélection. Plongée dans les coulisses d’un écosystème qui se réinvente.

Sommaire :

  • Une offre abondante, un cadre strict
  • Démontrer le sérieux des médailles
  • Un retour d’expérience
  • Un tremplin pour se faire connaître
  • Une médaille qui continue de peser

Une offre abondante, un cadre strict

Du Concours Général Agricole, créé en 1870, à l’European Red & Rosé Wine Contest lancé cette année, le paysage des compétitions viticoles n’a cessé de s’élargir. La France compte aujourd’hui 131 concours officiellement agréés. S’ils partagent la même vocation – distinguer les vins dans une offre toujours plus étoffée – leur multiplication s’explique par une spécialisation croissante autour d’un cépage, d’une couleur ou d’un territoire. Pour Victor-Pierre Gomez, dirigeant d’Armonia, organisateur de concours en Europe, les objectifs varient de l’échelle locale à la scène internationale. « Tous ne s’adressent pas aux mêmes jurés ni aux mêmes marchés. La singularité française réside toutefois dans un cadre règlementaire strict. » Depuis 2013, les concours homologués doivent notamment respecter l’anonymat des dégustations, la traçabilité des échantillons et l’impartialité des jurés. Le quota de médailles est en outre limité à un tiers des vins présentés. Certains concours reposent sur des jurys 100 % professionnels, comme à Mâcon, ou composés exclusivement de consommateurs formés, à l’image du Concours des Vignerons Indépendants. D’autres privilégient la complémentarité. « Une médaille doit récompenser un vin qui fait consensus », résume Victor-Pierre Gomez. « Les professionnels apportent une garantie de conformité vis-à-vis des spécificités attendues d’un cépage ou d’une appellation ; les amateurs incarnent davantage le regard du consommateur » poursuit l’organisateur, souvent impressionné par le niveau de certains passionnés.

Démontrer le sérieux des médailles

Pour les organisateurs, l’enjeu n’est plus seulement d’attribuer une distinction mais d’en garantir la crédibilité. « Les consommateurs ne savent pas toujours ce qui se cache derrière les macarons », constate Victor-Pierre Gomez. D’où un travail de pédagogie croissant, doublé d’une sélection pointue des jurés. Au Concours International de Lyon, par exemple, près de 3 000 candidatures sont examinées pour constituer un jury d’un millier de dégustateurs. Les professionnels sont sélectionnés sur dossier, les amateurs après un entretien téléphonique d’évaluation souvent complété par des formations spécifiques à la notation. « Il faut pouvoir démontrer que les vins ont été dégustés par des jurés compétents et selon une méthodologie rigoureuse », souligne le dirigeant d’Armonia.

Un retour d’expérience

L’époque où le participant recevait un simple verdict semble également révolue. Certains organisateurs misent désormais sur la transparence et l’accompagnement. « Nous remettons à chaque vigneron un rapport de dégustation détaillé. Cela lui permet de se situer par rapport aux autres vins présentés et de mieux comprendre son résultat », explique Victor-Pierre Gomez. Une façon aussi de désamorcer les déceptions inhérentes à l’exercice. « Un vin peut obtenir une excellente note sans décrocher de médaille lorsque le niveau général des échantillons est très élevé », rappelle-t-il. Pour Laura Balsan, vigneronne au Mas Origine à Montpeyroux, ces retours offrent un éclairage utile sans remettre en cause l’identité du domaine. « C’est intéressant de savoir ce que les jurés pensent de nos vins. Mais il est tout aussi important de rester fidèle à ses convictions. »

Un tremplin pour se faire connaître

Créé en 2022, le Mas Origine a ainsi participé dès ses débuts au concours des vins de la vallée de l’Hérault. Un pari payant : quatre cuvées distinguées en trois éditions. « Comme nous partions de zéro et que nous n’avions aucun réseau commercial, cela nous a donné un coup de projecteur », témoigne Laura Balsan, soulignant l’importance de l’écosystème autour du concours. « Les vins récompensés sont notamment proposés à l’office de tourisme et mis en avant lors d’actions de promotion locales. Cela joue auprès des particuliers et des visiteurs qui viennent l’été découvrir les domaines. » La participation du Mas Origine répond à un autre objectif : « contribuer au rayonnement des appellations Terrasses du Larzac, Montpeyroux et Languedoc. C’est un mouvement collectif auquel participent la majorité des vignerons locaux. »

Des distinctions à choisir avec discernement

Entre frais d’inscription, envoi des échantillons et achat des macarons, participer à un concours a un coût qui oblige les producteurs à arbitrer leurs choix. « Nous nous laissons le temps d’identifier les concours et les notations les plus adaptés pour développer notre réseau commercial. Aux États-Unis et au Canada notamment, certaines distinctions peuvent être attendues », confie la vigneronne. Si les amateurs éclairés se détachent volontiers des médailles pour privilégier le conseil d’un caviste, le consommateur moyen en grande distribution y voit un repère : « son parcours d’achat y est souvent rapide et très subjectif. Il choisit l’appellation, regarde l’étiquette, puis le prix. Et, lorsqu’il hésite entre deux bouteilles, la médaille peut faire la différence », observe Victor-Pierre Gomez.

Une médaille qui continue de peser

Les chiffres confirment cette influence. Selon une étude Viavoice menée en 2022, 59 % des acheteurs déclarent prêter attention à la présence d’une médaille lors du choix d’une bouteille. Pour 85 % des Français, elle est un gage de qualité, rassure 76 % des acheteurs et peut déclencher l’achat dans 70 % des cas. Près de six personnes sur dix jugent même acceptable de payer plus pour un vin récompensé. Les Vinalies, organisées par l’Association des Œnologues de France, avancent en outre une hausse moyenne des ventes de 33 % pour leurs lauréats en 2024 et 2025. Selon Laura Balsan, la médaille s’inscrit toutefois dans un ensemble. « Les consommateurs sont d’abord sensibles à notre histoire. Ensuite, à nos engagements environnementaux en bio et à la notion d’AOP. Tout cela forme un tout cohérent. » La médaille n’est donc plus l’unique boussole mais reste un signal de confiance et un outil de visibilité.

Florence Jaroniak.

En savoir plus :

https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/dgccrf/boccrf/2025/BOCCRF-n11-12112025.pdf

https://www.concoursdesvins.fr/wp-content/uploads/2018/10/SOWINE_AGCVF_CP_Etude-V0203.pdf

https://trophee-beaujolais.com/fr/concours/vinalies-france

https://www.vignerons-independants.com/les-vins-medailles

https://www.concourslyon.com

« Blouge » : le vin qui fait bouger les lignes

Ni rouge, ni blanc : le « blouge » s’invite dans les chais. Derrière ce mot-valise se cache une technique de co-fermentation remise au goût du jour, à la croisée des réponses aux défis climatiques et des nouvelles soifs de légèreté.

Sommaire :

  • Le réveil d’une pratique millénaire
  • Co-fermentation : une alchimie en cuve
  • Une parade au réchauffement climatique
  • Au défi de la maturité
  • Le terrain de jeu des Vins de France
  • Une nouvelle grammaire de dégustation
  • Un vin de curiosité culinaire

 

Le réveil d’une pratique millénaire

Le nom sonne résolument moderne, mais le geste est ancien. En mariant raisins blancs et rouges dans la même cuve, le « blouge » renoue avec une époque où, bien avant l’essor de l’ampélographie, les vignerons travaillaient des parcelles plantées en mélange – les fameux « field blends » – et vinifiaient ensemble tous les cépages d’une même récolte. Longtemps utilisée pour assouplir certains vins de la Rioja ou de la Toscane, cette pratique a presque disparu des vignobles européens à quelques exceptions près, comme la Côte-Rôtie. Dans cette appellation de la vallée du Rhône septentrionale, la Syrah est associée à une petite part de Viognier, selon une pratique historique aujourd’hui fixée par l’AOC créée en 1940 et limitée à 20 % de l’assemblage.

Co-fermentation : une alchimie en cuve

Sous le terme « blouge », ni officiel ni encadré, peuvent coexister plusieurs techniques de vinification, la co-fermentation de raisins rouges et blancs restant la plus répandue. Si elle n’a rien de nouveau, son retour s’inscrit aujourd’hui dans une démarche plus intentionnelle, tournée vers la création de cuvées singulières. Car contrairement à un assemblage réalisé après vinification, la co-fermentation fait interagir, dès le départ, peaux, sucres, acides et levures. Il en résulte des vins dotés d’une originalité difficile à reproduire autrement. L’apport de raisins blancs peut ainsi renforcer les notes florales et de fruits frais, affiner les tanins et stabiliser la couleur.

Une parade au réchauffement climatique

Pour de nombreux vignerons, le blouge apporte aussi une réponse pragmatique au changement climatique. C’est dans cette optique qu’Alexia Piaï, œnologue au Château Guilhem (Aude), s’est lancée dans l’aventure depuis le millésime 2024, avec un duo Merlot et Sauvignon Blanc. « On évoque parfois l’intérêt des cépages blancs dans des rouges pour compenser un manque d’acidité. Dans notre cas, ce n’était pas la motivation principale. L’objectif était surtout de réduire les degrés alcooliques. Dans le Languedoc, certains rouges peuvent facilement titrer 14°. En intégrant un cépage blanc, nous parvenons à proposer un vin à 11,5°, ce qui constitue un vrai avantage » explique-t-elle.

Au défi de la maturité

À la dégustation, le vin se distingue par sa robe carmin légère, ses arômes de griotte et de framboise ainsi que sa finale fraîche. Mais en amont, au moment des vendanges, il exige une équation délicate : «  il faut trouver un compromis de maturité entre deux cépages qui n’ont pas le même calendrier ; obtenir un Sauvignon suffisamment mûr tout en gardant son acidité, sans récolter un Merlot trop végétal » poursuit l’œnologue. Une fois ce point réglé, la vinification reste classique : « une macération très légère au pressoir, un pressurage rapide pour obtenir la couleur souhaitée puis une fermentation conduite comme celle d’un vin blanc. »

Le terrain de jeu des « Vins de France »

Parce qu’il sort des sentiers battus, le blouge se retrouve souvent sous l’étiquette « Vin de France ». Lors du salon Wine Paris 2026, Valérie Pajotin, directrice de l’Anivin*, soulignait la progression de cette catégorie qui offre aux vignerons « un espace exempt des réglementations strictes, leur permettant d’expérimenter des styles auparavant impossibles. » Même lecture au Château Guilhem : « ce cadre nous permet de créer ces cuvées qui ne seraient pas autorisées en AOP ou en IGP sans pour autant déstabiliser les clients, plus sensibles au plaisir de la dégustation qu’à l’étiquette. » Le blouge parvient aussi à trouver sa place à l’export, où les vins en appellation Malepère restent pourtant un repère fort du domaine.

Une nouvelle grammaire de dégustation

À Bordeaux, Marie Olivier, sommelière de la cave à manger Echo, observe de près cette catégorie caméléon : « un blouge peut être très intéressant… ou non. Mais certains offrent des profils vraiment passionnants. » Pour elle, le parallèle avec les vins « oranges » est évident : « comme eux, ces vins hybrides jouent sur un équilibre entre la structure du rouge et la fraîcheur du blanc, ouvrant de nouvelles pistes dans les accords mets-vins» Sur la carte, le terme intrigue et appelle souvent des explications. « Certains clients avertis le choisissent en connaissance de cause mais la plupart se laissent tenter par curiosité. Les profils d’acheteurs sont d’ailleurs variés, des groupes d’amies aux couples en passant par les trentenaires  » observe-t-elle. Pour Alexia Piaï, cet effet découverte constitue un levier intéressant. « C’est un produit qui séduit particulièrement les consommateurs peu habitués aux vins rouges et ouvre l’accès à des marchés de niche. »

Un vin de curiosité culinaire

Reste que cet ovni échappe à toute standardisation : « aimer un blouge ne signifie pas qu’ils plairont tous. Un assemblage auvergnat de Gamay et Chardonnay n’a rien à voir avec un tandem Cabernet-Sémillon bordelais »rappelle Marie Olivier. Au-delà de ces spécificités, ces vins souvent dominés par une majorité de rouge, peuvent évoquer des rosés structurés, voire profonds qui trouvent naturellement leur place à table : « poissons fins, viandes blanches – un vitello tonnato, par exemple – s’y prêtent particulièrement bien. » Loin de l’effet de mode et de l’outil marketing, le blouge incarne une filière capable de se réinventer. Entre structure et légèreté, il trace sa voie : celle d’un vin de plaisir, immédiat, accessible. Comme une invitation à se souvenir que, dans le vin comme dans la vie, les rencontres les plus inattendues sont souvent les plus fécondes.

Par Florence Jaroniak.

Photo : pxhere. © Nikola Spasenoski/AdobeStock

*Interprofession des Vins de France.

En savoir plus : https://www.cote-rotie.com

https://www.vindefrance.com/pro/reglementation/obligations

Le biodéchet devient ressource

Des bois de taille au marc de raisin, les résidus de la viticulture et de la vinification se transforment en énergie, en cuir végétal ou en solutions de protection naturelle. Cette révolution circulaire permet de réduire l’impact carbone de la filière tout en fournissant des matières premières biosourcées à d’autres secteurs.

Sommaire :

  • Un tournant règlementaire
  • Au secours de la terre
  • L’alchimie du bois et le biocontrôle
  • Du marc de raisin au matériau d’exception
  • La vigne au cœur du récit

Un tournant règlementaire

Sarments, marcs ou lies… Longtemps perçus comme des déchets contraignants à éliminer, les coproduits viti-vinicoles deviennent une biomasse stratégique dont la valorisation est désormais étudiée sous tous les angles : environnemental, agronomique et économique. Depuis une circulaire de 2011 encadrant le brûlage à l’air libre des déchets verts, les vignerons sont incités à trouver des alternatives durables. Le décret de 2014 a ensuite accéléré le mouvement en assouplissant l’obligation de livraison exclusive des marcs et lies aux distilleries, ouvrant la voie au compostage, à la méthanisation ou à l’épandage. Pour exploiter ce potentiel, encore fallait-il le localiser. « Un projet national coordonné par l’Institut Français de la Vigne et du Vin a permis, dès 2016, de cartographier les ressources et les unités de valorisation de quatre grands bassins viticoles » rappelle Émilie Adoir, chargée de mission Évaluation environnementale à l’IFV. Ce travail, qui a débuté par Bordeaux-Aquitaine, la Bourgogne-Beaujolais-Savoie-Jura, la Charente-Cognac et la Champagne, s’est étendu au Sud-Ouest, au Languedoc-Roussillon et au Val de Loire et laisse aujourd’hui entrevoir des débouchés inédits.

Au secours de la terre

L’une de ces pistes mène au cœur même des sols viticoles. L’IFV va y explorer le potentiel des biochars – un charbon végétal issu de la pyrolyse de marcs distillés, capable d’améliorer la rétention en eau – via un programme d’essais prévu entre 2026 et 2029, financé par le Plan National Dépérissement du Vignoble. « Le principe est d’abord de rendre à la terre ce qu’elle donne, en exploitant des ressources gratuites », souligne Émilie Adoir, qui cite également le compost de marcs ou de sarments comme substituts naturels aux engrais chimiques. Dans cette même logique, le projet multi partenarial Valoceps, lancé en mars dernier en Val de Loire, s’attaque aux ceps de vigne arrachés. L’objectif d’ici à 2028, est d’organiser leur récupération – un gisement estimé à 9 700 tonnes de matière sèche par an sur le bassin ligérien – afin de les orienter vers des modes de valorisation comme l’énergie par pyrogazéification ou l’extraction de polyphénols à des fins cosmétologiques ou pharmacologiques.

L’alchimie du bois et le biocontrôle

À Meursault, la société Vitis Valorem a déjà fait du recyclage des bois de taille son cœur de métier. Pour éviter le gaspillage, souvent par brûlage, de près de « deux tonnes de matière sèche par hectare » au sein du vignoble français, elle produit la Sarmine®, une farine micronisée de sarments capable de remplacer certains composants plastiques ou composites. Non contente de retourner à la vigne sous forme de piquets de palissage ou de tuteurs biodégradables, cette matière offre en parallèle des applications pour l’automobile, le bâtiment ou encore l’emballage. La protection des cultures profite aussi de cette dynamique de recherche et développement avec l’Antoférine. Ce fongicide de biocontrôle, fruit d’un partenariat entre les entreprises Antofénol et Gowan, utilise un procédé d’éco-extraction innovant pour isoler les molécules de défense naturelles des sarments de vigne, réduisant la dépendance aux intrants de synthèse dans la lutte contre le mildiou.

Du marc de raisin au matériau d’exception

L’économie circulaire s’étend également au secteur du luxe. Nisiar, matériau breveté issu du marc distillé, est né de la vision de la start-up Mondin, co-fondée près de Bayonne par Rodolphe Mondin et Julien Houssiaux. « En France, où plus de 850 000 tonnes de marc de raisin sont collectées certaines années, la viticulture dispose déjà d’infrastructures de valorisation. Contrairement à d’autres biomatériaux émergents, il n’était pas nécessaire de créer une filière ex nihilo » explique Rodolphe Mondin. Le processus s’inscrit ainsi dans une double valorisation : « les distilleries extraient l’alcool et d’autres composés, puis nous utilisons le résidu restant auquel nous appliquons des traitements naturels avant de le réduire en poudre. » Mélangé avec un biopolymère, le marc se mue en matériau monocouche composé à 73 % de matières végétales, sans renforcement textile ni pigments synthétiques. A l’inverse d’autres alternatives à base de fibres de cactus ou d’ananas, plus proches des simili cuirs, Nisiar revendique des propriétés mécaniques comparables au cuir. Souple, thermoformable, hydrophobe, résistant aux frottements… il s’adresse aujourd’hui à la petite maroquinerie, au packaging de luxe et à l’horlogerie.

La vigne au cœur du récit

Pour Rodolphe Mondin, l’enjeu est aussi narratif. « Pour certains projets, nous assurons une traçabilité du marc jusqu’au domaine, permettant au vigneron de communiquer sur la valorisation de ses déchets. » D’autant que chaque variété capture l’essence de son terroir. « Les teintes varient légèrement selon les cépages. Le processus de fabrication génère également une odeur naturelle qui constitue une signature intéressante. » Pour les grands domaines, l’enjeu peut être de réutiliser leur propre marc pour habiller leurs coffrets ou accessoires, créant une boucle locale d’écoconception. À terme, Rodolphe Mondin ambitionne d’aller plus loin : « concevoir un matériau entièrement issu des sous-produits de la vigne. » Entre haute technologie et retour aux sources, la viticulture française et ses partenaires démontrent que le futur passe aussi par une capacité à transformer des résidus en opportunités.

Florence Jaroniak, © Nisiar/Mondin.

En savoir plus :

https://www.vignevin.com/environnement/valorisation-des-biodechets
https://techniloire.com/actualite/lancement-du-projet-valoceps

Le vin face au choc des générations

Deux études internationales récentes sont formelles : les moins de 40 ans s’emparent des rênes du marché du vin. En bousculant les codes traditionnels, cette nouvelle garde oblige la filière à réinventer son récit pour conquérir une génération en quête de sens, de transparence et de communauté.

Sommaire :

  • Le sacre des Millennials
  • Transparence, bien-être et bulles
  • La fin du déterminisme familial
  • Un potentiel à explorer
  • La cave en mode « gaming »
  • L’art de la surprise

Le sacre des Millennials

Aux États-Unis, la couronne a changé de tête. Pour la première fois, les Millennials (26-40 ans) ont détrôné les Baby-boomers pour devenir le premier groupe de consommateurs de vin (31 % contre 26 %) selon l’étude du Wine Market Council (WMC) publiée en décembre 2025. Toutefois, cette passation ressemble à une victoire à la Pyrrhus : le marché américain a perdu 9 millions de consommateurs réguliers en deux ans. Seuls 29 % des adultes déclarent consommer du vin au moins tous les deux ou trois mois : pour plus de 40 % des sondés, il sert à rendre un moment « spécial ». « La consommation liée à la détente à la maison ou au dîner en semaine est en déclin » alerte Liz Thach, présidente du WMC.

Transparence, bien-être et bulles

Si les Millennials et la Génération Z (18-25 ans) prennent le pouvoir, ils imposent des codes inédits. Plus d’un tiers des Millennials américains déclarent ne pas apprécier la saveur du vin, lui préférant les spiritueux ou la bière. Liz Thach qualifie ce constat de « signal d’alarme » pour une filière qui doit mieux communiquer sur les saveurs, le style et le contenu de la bouteille, « car de nombreux consommateurs pensent que le vin contient beaucoup de sucre ou des additifs inutiles. » Olivier Roblin, gérant des Caves du Panthéon à Paris, le confirme : « mes clients de 20-30 ans s’orientent quasi exclusivement vers le vin nature. Ils exigent de la transparence et recherche des produits sains et légers ». Pour cette génération, le vin s’inscrit dans une démarche de bien-être immédiat et elle n’hésite pas à modifier ses habitudes pour améliorer son humeur ou son sommeil. Quoique leurs goûts soient éclectiques, Millennials et Génération Z consomment beaucoup plus de vins effervescents que leurs aînés.

La fin du déterminisme familial

Ce basculement s’accompagne d’une transformation des valeurs. Le secteur des grands vins semble notamment avoir avancé avec de fausses certitudes sur les motivations des nouveaux collectionneurs. C’est du moins le constat du think tank Areni Global dans son étude présentée au salon Wine Paris 2026. Ses experts ont analysé les comportements des acheteurs de moins de 40 ans sur six marchés mondiaux clés. Premier enseignement ? Contrairement aux idées reçues, devenir amateur de grands crus parce que ses parents le sont ne repose sur aucune réalité statistique. L’engagement naît d’un « moment fondateur » entre amis, qui nécessite une validation par les pairs pour s’ancrer dans la durée. Olivier Roblin en témoigne : « quand des jeunes franchissent le seuil de la boutique, c’est souvent en « bande » ou portés par la recommandation d’un ami. Et ils se détournent des étiquettes classiques de papa. » L’idée que le jeune consommateur monte en gamme avec l’âge et la hausse des revenus est également battue en brèche : il réclame avant tout une communauté réelle et ce sont les relations directes avec les cavistes et les marchands qui approfondissent son engagement. Enfin, passé l’âge de 25 ans, ils associent les réseaux sociaux à la consommation de masse, aux antipodes du prestige recherché.

Un potentiel à explorer

L’étude d’Areni met en outre en lumière un « angle mort » : le décrochage des profils féminins. Si les femmes sont presque aussi nombreuses que les hommes à s’initier au vin avant 25 ans (44 % contre 56 %), leur engagement chute après la trentaine. Seul un quart d’entre elles deviennent alors des acheteuses régulières, contre trois quarts des hommes. Après 56 ans, les femmes ne représentent plus que 13 % des passionnés. Pourtant, elles sont 43 % à exprimer le souhait de devenir des acheteuses actives. Il ne s’agit donc pas d’un manque d’intérêt, mais d’une incapacité actuelle de la filière à accompagner l’évolution de leurs modes de vie.

La cave en mode « gaming »

Autre enseignement : pour les 30 % de jeunes ayant une prédisposition à cette activité, collectionner du vin s’apparente au « gaming » : un jeu qui doit offrir de l’excitation, des règles claires, une progression gratifiante et une forte intégration numérique. Mais attention, la fenêtre est étroite : « si vous n’êtes pas devenu collectionneur à 40 ans, vous ne le deviendrez jamais », tranche Pauline Vicard, cofondatrice d’Areni Global. Le budget reste aussi un verrou : « pour séduire cette génération, il doit osciller entre 10 et 20 euros. Au-delà, on les perd », avertit Olivier Roblin. Il confirme le « goulot d’étranglement » identifié par Areni Global : « La constitution d’une cave est une exception. J’ai un seul exemple dans mes clients : un jeune serveur qui consacre ses pourboires à se bâtir un stock. Les autres sont dans la consommation immédiate. »

L’art de la surprise

Face à ces mutations, l’interprofession des vins de Bordeaux a déjà tracé sa feuille de route pour 2026-2029, ciblant les 25-40 ans via les cavistes, restaurateurs et bars à vins. L’enjeu : séduire cette clientèle qui dispose d’un pouvoir d’achat, mais dont les habitudes ne sont pas encore figées. Le rôle du conseil devient alors primordial. Pour Olivier Roblin, la clé réside dans la capacité à créer la surprise : « Je les prends à contre-pied. S’ils ont une attente précise, j’essaie de les emmener vers un cépage ou une région qu’ils n’auraient jamais explorée. Je les surprends avec un vin qui correspond à leur palais, mais souvent pour 15 € plutôt que les 20 € prévus. C’est ainsi qu’on transforme une simple curiosité en une fidélité durable. » La nouvelle garde est prête. La partie ne fait que commencer.

Par Florence Jaroniak, © : pxhere.

En savoir plus :

L’union fait la vigne

Dans des terroirs variés, de plus en plus de vignerons choisissent de se serrer les coudes pour mutualiser leurs moyens, sécuriser leurs parcours et pérenniser les exploitations. Association, Cuma ou chai partagé : le collectif devient un véritable moteur d’avenir.

Sommaire :

  • Front commun en zones isolées
  • Force collective
  • Un cadre souple
  • Un bouclier contre les aléas
  • Outil et filet de sécurité
  • Une cave incubatrice de talent
  • Conviction partagée

Front commun en zones isolées

En marge des grands bassins viticoles, la vigne ne se cultive pas en solitaire. Fin 2024, une dizaine de vignerons du Sud-Aveyron et du Cantal ont créé l’association Contre-Pente, présentée à la presse en janvier dernier. « Nous travaillons dans ces territoires ruraux isolés, marqués par des pratiques agricoles parfois en voie de disparition et où la viticulture est historiquement peu présente », explique Pauline Broqua, vigneronne au domaine des Buis à Entraygues-sur-Truyère. Leur point commun ? : « une vision paysanne, respectueuse du vivant, avec des vinifications naturelles, sans intrants – ou le moins possible – » qui peinait à trouver sa place dans les cadres existants. « Ni les appellations, ni le bio ne suffisaient à exprimer l’ensemble de notre démarche. »

Un cadre souple

Puis les chocs se sont enchaînés : gel en 2019 et 2021, mildiou en 2023, gelée noire en 2024. « Face à l’accumulation des risques climatiques et à un contexte géopolitique fragilisant les exploitations, il est devenu évident que nous devions nous organiser collectivement. » Sans s’enfermer dans un label rigide, le groupe s’appuie sur « une charte souple fondée sur de grandes lignes comme favoriser le travail manuel et des structures à taille humaine. » Contre-Pente déploie déjà des leviers concrets : une cuvée collective pour alimenter un fonds d’urgence en cas de coup dur, des fichiers clients et une communication partagés : logo sur les bouteilles, stands collectifs sur des événements locaux…

Force collective

« Être ensemble permet de porter un discours cohérent où chacun peut parler de ses vins comme de ceux des autres, sans gommer l’identité des domaines, pour gagner en visibilité et en force. » Cette approche répond à une contrainte. « Les pertes de récolte rendent difficile le maintien de volumes réguliers sur le marché. » Jusqu’ici informelle, l’entraide se structure, afin de permettre aux clients d’avoir toujours un peu de vin d’Aveyron ou du Cantal dans leur cave. « Ce serait mentir de dire que l’association a permis de vendre des palettes de vin du jour au lendemain ». En revanche, le bénéfice est moral. « Parler d’argent, d’échecs ou de doutes n’est pas simple. Ici, il n’y a ni jugement ni exclusion. »

Un bouclier contre les aléas

Dans le Val de Loire, trois gels majeurs en cinq ans ont conduit une quinzaine de vignerons à se regrouper au sein de la coopérative d’utilisation de matériel agricole (Cuma) Bourgueil Viti antigel. « Nous sommes plusieurs exploitants sur des secteurs à fort potentiel qualitatif mais parmi les plus gélifs, souvent avec une transmission familiale assurée. Il fallait une solution pérenne », résume Michel Delanoue, président de la structure et vigneron au domaine de la Noiraie. Depuis 2023, 55 hectares sont protégés par aspersion localisée et tours fixes.

Outil et filet de sécurité

L’investissement de 800 000 €, financé par un emprunt sur vingt ans, n’aurait pas été possible individuellement, a fortiori dans un contexte de morcellement parcellaire. « Aller voir une banque avec ce type de projet suppose un collectif structuré. Un jeune vigneron isolé, même motivé, aura beaucoup plus de difficultés à être entendu. En outre, la Cuma nous a donné accès à des subventions atteignant 35 % du montant. » Plus qu’un parc machine, la Cuma agit tel un filet de sécurité social : « Nous sommes davantage collègues que concurrents. Les échanges d’expérience créent une émulation saine, sans logique d’élimination des plus fragiles » poursuit Michel Delanoue qui a créé sa première Cuma en 1985, à 24 ans, pour acheter une machine à vendanger.

Une cave incubatrice de talents

À Aubignan, dans le Vaucluse, le collectif s’organise à un autre niveau. Depuis 2010, Laurent Cornud accueille une vingtaine de vignerons du même secteur dans son chai. « Ce n’est pas un endroit où l’on amène des raisins pour récupérer du vin fini. J’ai besoin d’aller voir les vignes, d’échanger avec les vignerons, de comprendre leur projet, leurs objectifs qualitatifs » explique cet œnologue et gérant de LC Vini-Service. Ici, chaque vigneron reste maître de son projet, mais partage l’espace dans le cadre d’une location de cuverie pour un an, renouvelable ou non, adossée à un groupement d’employeurs. « Je recrute, je forme et je coordonne les équipes. C’est une garantie de rigueur et d’homogénéité. Si chaque vigneron intervenait, tout le monde voudrait faire ses remontages à la même heure. Il faudrait multiplier les pompes, le matériel… et on recréerait une cave classique. »

Conviction partagée

Mutualiser réduit les coûts et les risques financiers. Laurent Cornud cite le cas d’un jeune vigneron encore en cave coopérative, qui vinifie de petits volumes, teste le marché et envisage de monter en puissance avant, peut-être, de construire son propre outil. Le lieu fait aussi office d’école. « Certains vignerons arrivent sans maîtriser les bases de la vinification. Ils sont les bienvenus pour déguster, échanger, comprendre les choix techniques. »Il a vu passer des exploitants en difficulté. « On a cherché des solutions ensemble, parfois même en dehors du chai, pour que leur structure reste viable. » Qu’il s’agisse de combattre le gel, de commercialiser ou de vinifier, le moteur reste identique. Comme le résume Pauline Broqua : « Les réponses aux crises actuelles ne peuvent être que collectives. »

Par Florence Jaroniak © Union Contre-Pente

L’or jaune sort de son fût

Après une pause salvatrice, la Percée du Vin Jaune opère son grand retour à Lons-le-Saunier, les 31 janvier et 1er février 2026. Entre ferveur populaire et professionnalisation accrue, le Jura s’apprête à dévoiler son trésor le plus précieux, bien décidé à confirmer le rayonnement international de son vignoble.

Sommaire :

  • Un événement revisité
  • La patience érigée en art
  • Le temps à l’œuvre
  • Un millésime de caractère
  • Un archipel de saveurs

Un événement revisité

Bien que le plus petit de France par sa taille, le vignoble jurassien n’en provoque pas moins de véritables secousses sur la scène œnologique nationale. Après des affluences records – jusqu’à 60 000 visiteurs en 2016 – la Percée du Vin Jaune a marqué une pause en 2025 pour se réinventer. Longtemps portée à bout de bras par des bénévoles passionnés, l’association organisatrice s’est dotée d’une responsable événementielle chargée de coordonner ses 28 commissions de travail. Un renfort qui permet aux vignerons de se recentrer sur leur cœur de métier et à Victor Feuvrier, d’endosser le costume d’ambassadeur 2026 avec sérénité. « Succéder à des figures comme Pierre Rolet ou Georges Vandelle est une immense fierté et une expérience aussi enrichissante qu’inattendue », confie-t-il. Vigneron, vice-président du caveau des Byards à Le Vernois et caviste, il voit dans l’événement bien plus que la découverte d’un nouveau millésime. « Le public vient chercher un tout : un vin, une fête, une histoire, un territoire. » En multipliant les animations et en changeant régulièrement de lieu, « la Percée s’est ouverte à un public plus large, plus jeune », racontant à chaque édition un nouveau village et un nouveau terroir, avec une ambition intacte : « donner envie de revenir. »

La patience érigée en art

Au cœur de cette célébration : le « vin des rois et roi des vins ». Issu du seul cépage Savagnin, il représente une part infime de la production jurassienne, mais il brille comme un lingot au fond du verre. Quatre appellations du Jura sont autorisées à le produire : Château-Chalon, Arbois, Côtes-du-Jura et l’Étoile. Quant à son origine, elle oscille entre deux récits. Celui d’un vigneron distrait découvrant, des années plus tard, le contenu métamorphosé d’un tonneau oublié. Ou celui des abbesses de Château-Chalon qui auraient élaboré la méthode d’élevage sous voile. Une chose est sûre : le vin jaune est une école de patience.

Le temps à l’œuvre

« Le vin blanc vinifié de manière traditionnelle est mis en fûts de bois pour six ans et trois mois au minimum. Le vigneron ne pratique pas l’ouillage : il n’ajoute jamais de vin pour compenser l’évaporation naturelle. Un voile de levures se forme alors à la surface. Ce rempart biologique protège le vin de l’oxydation tout en lui infusant ses arômes complexes notamment de noix et d’amande grillée » explique Victor Feuvrier. Au terme de ce marathon temporel, la « part des anges » a prélevé son dû : sur un litre de nectar initial, il ne reste que 62 cl, volume précis du clavelin, l’unique flacon autorisée pour ce cru d’exception. Ce processus explique la valeur d’un vin haut de gamme, souvent commercialisé entre 35 et 40 euros la bouteille. D’où l’importance de la pédagogie : « les visiteurs en ont souvent entendu parler, mais ne connaissent pas toujours sa méthode d’élaboration. Ensuite, ils aiment… ou pas. À nous de leur expliquer qu’il s’agit d’un vin particulier, qui ne s’apprécie pas forcément au premier abord. Il faut prendre le temps de le découvrir et bien l’accompagner. »

Un millésime de caractère

Cette 27e édition marquera la mise en perce, c’est-à-dire l’ouverture d’un fût de 228 litres, du millésime 2019. Une année difficile, entre des gelées printanières et un été compliqué, qui a donné peu de volume mais des raisins de qualité. Victor Feuvrier s’en réjouit d’avance : « On obtient aujourd’hui des vins jaunes très équilibrés, dotés d’une belle persistance et d’une complexité remarquable à la dégustation. » Les festivités à Lons-le-Saunier promettent d’être à la hauteur de l’attente. Lors de la traditionnelle vente aux enchères, une bouteille de 1895 rappellera la capacité du vin jaune à franchir les siècles sans prendre une ride. L’événement lui, s’ouvre à la modernité : une application mobile facilitera la navigation entre les 47 caveaux ouverts au public tandis que des « battles » culinaires sublimeront les accords mets-vins. À ce sujet, l’ambassadeur rappelle que le mariage avec un plateau de fromages régionaux ou une volaille de Bresse aux morilles reste indétrônable, mais que le vin jaune sait aussi surprendre : « certains plats exotiques fonctionnent très bien, notamment les cuisines épicées à base de curry. »

Un archipel de saveurs

Si le vin jaune est le phare qui guide les amateurs vers les côtes jurassiennes, il n’occulte pas la diversité du vignoble. « Il joue pleinement son rôle d’ambassadeur y compris à l’international. Il attire les visiteurs et permet ensuite de les emmener vers d’autres cuvées » analyse Victor Feuvrier. L’objectif : faire découvrir l’ensemble de la gamme. Du Crémant du Jura, qui connaît un engouement croissant « porté par une qualité qui s’est nettement améliorée au fil des décennies », aux rouges légers, en passant par le liquoreux Macvin, la palette est complète. « Je suis sincèrement convaincu que quiconque vient dans le Jura ne peut repartir sans avoir trouvé un vin qui lui plaît. » En 2026, cette région célèbrera aussi les 90 ans des AOC Arbois et Château-Chalon. Autant d’invitations à lever le voile sur un patrimoine viticole singulier.

Florence Jaroniak

: © Les Ambassadeurs des Vins Jaunes

En savoir plus : www.percee-du-vin-jaune.com

www.jura-vins.com

La cave à vin, plus branchée que jamais

Longtemps cantonnée aux sous-sols, la cave à vin prend du galon chez les particuliers comme chez les professionnels. Désormais intégrée aux intérieurs, elle se réinvente sous l’effet du design, de la technologie et des nouveaux usages, jusqu’à devenir un équipement intelligent et bien visible.

 

Sommaire :

·               Un outil qui a pris de la bouteille

·               Du cellier à la pièce de vie

·               Conserver, servir, gérer

·               Révolution connectée

·               Le service du vin réinventé

·               Un plaisir… et un marché mondial

 

Un outil qui a pris de la bouteille

Qu’est-ce qui relie la cave d’hier à celle d’aujourd’hui ? Une prise électrique… et un savoir-faire français. En 1976, EuroCave invente la première armoire réfrigérée capable de recréer les conditions du chai – température stable, hygrométrie contrôlée, obscurité, absence de vibrations… -. Un tournant que rappelle Camille Syren, directrice des marques du groupe. « L’évolution du marché suit celle du rapport au vin. Portés par une consommation qui privilégie « le moins mais mieux », les amateurs veulent conserver et servir leurs bouteilles dans de bonnes conditions. » Résultat, la cave sort du cercle des pros et des passionnés. Deux Français sur trois disposent aujourd’hui d’un espace dédié au vin et un tiers des non-équipés souhaite en créer un. Le respect du vin reste la motivation première, loin devant l’absence de cave naturelle : preuve que l’armoire à vin n’est plus un choix par défaut.

 

Du cellier à la pièce de vie

D’objet utilitaire, la cave devient élément de décor, associé à l’art de vivre. « Design, éclairage, silence et finitions prennent une importance grandissante et la majorité des ventes concerne désormais des modèles vitrés », note Camille Syren. L’essor des modèles encastrables l’illustre : « ils représentent 30 % du marché aujourd’hui contre 7 % en 2015. La cave s’installe dans les pièces de vie, parfois comme un achat statutaire », observe Alyette Lefèvre, chef de produit chez Frio. Cette évolution influence la conception des appareils : formats de niches, hauteurs revues, intégration esthétique accrue… Désormais, les caves « montrent autant qu’elles conservent. » Dans ce contexte, les armoires de service, plus accessibles, dominent largement : 75 % des ventes en France, 90 % à l’international.

 

Conserver, servir, gérer

En parallèle, les usages se diversifient. « Les caves ne servent plus seulement au vieillissement mais aussi à garder les vins quelques semaines et à les amener à la bonne température de dégustation, d’où l’essor des modèles multi-températures », explique Camille Syren. Les capacités varient de 12 à plus de 300 bouteilles, avec un défi supplémentaire : une plus grande diversité – Bourgogne, Champagne, vins étrangers, magnums, demi-bouteilles…-. « Les clayettes sont repensées pour accueillir tous ces formats tout en garantissant stabilité et conservation optimale » poursuit-elle. Autre enjeu : l’efficacité énergétique. « Les portes vitrées, moins isolantes que les portes pleines, nécessitent un travail poussé sur l’électronique, l’éclairage, les compresseurs ou les vitrages pour concilier design et performance. »

Révolution connectée

Le numérique fait aussi entrer la cave dans une nouvelle ère. La Ecellar de La Sommelière, lancée en 2021, automatise ainsi la gestion grâce à des clayettes connectées et à l’application Vinotag. « On photographie l’étiquette, le vin est reconnu, localisé virtuellement, la cave détecte ensuite son déplacement, met à jour l’inventaire et signale même les bouteilles à boire en priorité », résume Alyette Lefèvre. Forte de 80 000 utilisateurs, l’application va désormais intégrer l’IA : accords mets-vins, statistiques, fiches domaines…, ou même un « chat », façon caviste à domicile. Certains progrès sont plus discrets, mais essentiels telle la réduction des vibrations ou la baisse de la consommation. D’autres naissent de l’usage, comme les clayettes multi-formats. « Nous privilégions les avancées réellement utiles à la conservation. L’enjeu est de préserver qualité et durabilité dans un contexte d’obsolescence rapide des objets », insiste Camille Syren.

 

Le service du vin réinventé

Dans la restauration, la cave devient un outil d’expérience client. « Aller au restaurant, c’est vivre un moment unique. Les professionnels misent sur des équipements qui mettent en scène le vin pour sublimer l’offre et augmenter le ticket moyen», souligne Camille Syren. Le service au verre suit cette logique, avec des besoins spécifiques : conservation des bouteilles entamées via des clayettes adaptées ou des systèmes anti-oxydation. L’essor de l’œnotourisme pousse les vignerons à s’équiper ; l’hôtellerie remplace parfois le minibar par une cave à vin et de nouveaux marchés émergent, comme les caves réservées au champagne prisées par certaines maisons et clubs privés. Les innovations pour les professionnels répondent surtout aux contraintes du service : « contacteurs de porte pour couper les ventilateurs lors des ouvertures répétées, clayettes coulissantes pour accélérer le geste, présentation label view pour identifier les bouteilles d’un coup d’œil, ou plaques renforcées pour résister aux fermetures au pied. Ici, ergonomie et robustesse priment », souligne Alyette Lefèvre.

Un plaisir… et un marché mondial

Marché mature, la France reste le pays le mieux équipé avec 250 000 ventes annuelles pour 50 M€. Mais la croissance se déplace vers les États-Unis, l’Inde ou encore les Émirats. « La présence de nombreuses marques, souvent fabriquées en Chine, élargit le spectre des prix. Notre différenciation tient à notre savoir-faire, reconnu par le label Entreprise du Patrimoine Vivant », souligne Camille Syren. « Face aux généralistes, notre spécialisation nous confère un poids particulier » renchérit Alyette Lefèvre. À la croisée du design et de la haute technologie, made in France ou non, la cave à vin s’impose sur un marché mondial de 3,2 milliards de dollars, promis à 5,1 % de croissance d’ici à 2034. Un achat hédoniste, qui n’a pas fini de conquérir de nouvelles générations d’amateurs.

 

Florence Jaroniak, © Frio

 

En savoir plus :

https://www.ipsos.com/fr-fr/comment-les-francais-conservent-ils-leur-vin https://www.gminsights.com/fr/industry-analysis/wine-cellar-market

Le Médoc ajoute du blanc à sa palette

Les premières bouteilles d’AOC Médoc blanc arriveront sur les tables en avril prochain. Avec cette perle rare, les vignerons s’attaquent à un art délicat : ciseler un vin lumineux sur un terroir de rouges. Une révolution tranquille née du passé et tournée vers l’avenir.

Sommaire :

  • Une reconnaissance, pas une invention
  • Un style bien à lui
  • Une appellation exigeante et responsable
  • Des pionniers à la manœuvre
  • Un souffle collectif qui gagne la rive droite

Une reconnaissance, pas une invention

Après des décennies à briller en rouge, la presqu’île médocaine se pare de reflets clairs. L’AOC Médoc blanc, officiellement reconnue le 5 août 2025, vient en réalité consacrer une production historique. « Les vignerons produisant du vin blanc souhaitaient le faire reconnaître et le protéger. L’appellation garantit désormais une traçabilité totale et un contrôle systématique avant mise », explique Hélène Larrieu, directrice de l’ODG Médoc, Haut-Médoc et Listrac-Médoc. Produits dans le Médoc dès le XVIIIᵉ siècle, les blancs atteignaient encore 16 000 hl en 1929 avant d’être éclipsés par les rouges. Longtemps, les vignerons ont continué à les commercialiser sous appellation communale, jusqu’à ce que l’INAO, dans les années 1960, mette fin à cette tolérance, les contraignant à se replier sur l’AOC Bordeaux blanc. Leur renaissance s’inscrit dans une démarche identitaire, parallèle à la labellisation du Parc naturel régional du Médoc en 2019. « Les vignerons ont pris conscience que leurs huit appellations formaient un ensemble cohérent, intimement lié à un terroir singulier », souligne Hélène Larrieu.

Un style bien à lui

L’idée a germé dès 2017 et s’est nourrie d’un recensement des pratiques viticoles et œnologiques, de réflexions autour des nouveaux cépages, d’analyses du potentiel commercial et de dégustations à l’aveugle. « Les différences sont apparues clairement, note Hélène Larrieu. Soumis à la double influence de l’océan Atlantique et de l’estuaire de la Gironde, les Médocs blancs se distinguent par leur tension et leur minéralité. » Les cépages du Bordelais – Sauvignon blanc, Sémillon, Sauvignon gris et Muscadelle – y livrent « une expression singulière, marquée par des notes exotiques et d’agrumes. » Autre marqueur fort : l’élevage sous bois. « Obligatoire pour au moins 30 % du lot, il est déjà pratiqué par 90 % des producteurs. La vinification en barrique, prolongée par un élevage souvent sur lies, apporte rondeur, gras et complexité aromatique sans excès de boisé.»

Une appellation exigeante et responsable

Rendement limité à 55 hl/ha, élevage chez le vinificateur au moins jusqu’au 31 mars de l’année suivant la récolte, conditionnement uniquement en verre, contrôle gustatif avant mise : le ton est donné. Le cahier des charges intègre aussi des obligations environnementales fortes : l’interdiction du désherbage total et l’obligation de détenir une certification environnementale. « Il ne s’agit pas d’ajouter des contraintes, mais de reconnaître et valoriser ce que la majorité des vignerons faisaient déjà », insiste Hélène Larrieu. « Nous avons intégré leur engagement durable dans le patrimoine collectif. » En outre, six Variétés d’Intérêt à Fin d’Adaptation peuvent compléter l’encépagement (alvarinho, liliorila, viognier, sauvignac, floréal et souvignier gris), préfigurant une ouverture progressive à la diversité. Sur 250 hectares de cépages blancs plantés dans le Médoc, 40 le sont avec des variétés autres que les cépages traditionnels. « Un véritable terrain d’expérimentation qui permettra d’observer le comportement de ces cépages en conditions médocaines, face au changement climatique. »

Des pionniers à la manœuvre

À Saint-Germain-d’Esteuil, le Château Castera, Cru bourgeois supérieur, a figuré parmi les moteurs du projet. « Notre domaine produisait autrefois du blanc, 900 hl en 1922, soit la moitié des volumes » explique Laura Sorin, directrice communication. Replanté en 2016, un hectare de sauvignon blanc sur sol argilo-calcaire ont donné naissance à la cuvée Anthoinette. Vendanges manuelles, pressurage en grappes entières, sept mois d’élevage en barrique : elle s’affichera désormais en AOC Médoc blanc. « Comme nombre de producteurs, nous menons un travail d’orfèvre : la production qui devrait concerner deux hectares à terme demande autant d’attention que nos 60 hectares en rouge », souligne-t-elle. Pour les cavistes et sommeliers, cette appellation illustre « la capacité du Médoc à se renouveler sans renier son exigence qualitative », avec des blancs précis, volontiers gastronomiques. Elle séduit aussi les particuliers, adeptes de vins plus frais mais identitaires. « Le blanc permet de faire redécouvrir nos rouges à un public parfois resté sur des clichés anciens en le reconnectant à l’évolution de leur profil », ajoute Laura Sorin.

Un souffle collectif qui gagne la rive droite

70 exploitations seraient en mesure de revendiquer environ 170 hectares, soit moins de 2 % du vignoble médocain. Confidentiel, le Médoc blanc n’envoie pas moins un signal fort dans un contexte viticole compliqué. « Cette appellation insuffle aux équipes une énergie nouvelle : une respiration, née du terrain et de l’histoire, avant toute démarche marketing. Ce n’est pas un effet de mode, mais le fruit d’un travail collectif ancré dans la tradition et tourné vers l’avenir, avec des outils modernes et une maîtrise technique renforcée », conclut Laura Sorin. Et le mouvement inspire déjà la rive droite : à Saint-Émilion, 71 % des viticulteurs consultés cet été par le Conseil des vins se disent favorables à la création d’une appellation de blanc, 82 % à une appellation Lussac-Saint-Émilion blanc et 85 % à une appellation Puisseguin-Saint-Émilion blanc. Le Médoc a ouvert la voie. Il montre, comme l’écrivait le grand œnologue Émile Peynaud, que « rien n’est plus moderne, au fond, que la tradition médocaine. »

Florence Jaroniak.

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