Le biodéchet devient ressource

Des bois de taille au marc de raisin, les résidus de la viticulture et de la vinification se transforment en énergie, en cuir végétal ou en solutions de protection naturelle. Cette révolution circulaire permet de réduire l’impact carbone de la filière tout en fournissant des matières premières biosourcées à d’autres secteurs.

Sommaire :

  • Un tournant règlementaire
  • Au secours de la terre
  • L’alchimie du bois et le biocontrôle
  • Du marc de raisin au matériau d’exception
  • La vigne au cœur du récit

Un tournant règlementaire

Sarments, marcs ou lies… Longtemps perçus comme des déchets contraignants à éliminer, les coproduits viti-vinicoles deviennent une biomasse stratégique dont la valorisation est désormais étudiée sous tous les angles : environnemental, agronomique et économique. Depuis une circulaire de 2011 encadrant le brûlage à l’air libre des déchets verts, les vignerons sont incités à trouver des alternatives durables. Le décret de 2014 a ensuite accéléré le mouvement en assouplissant l’obligation de livraison exclusive des marcs et lies aux distilleries, ouvrant la voie au compostage, à la méthanisation ou à l’épandage. Pour exploiter ce potentiel, encore fallait-il le localiser. « Un projet national coordonné par l’Institut Français de la Vigne et du Vin a permis, dès 2016, de cartographier les ressources et les unités de valorisation de quatre grands bassins viticoles » rappelle Émilie Adoir, chargée de mission Évaluation environnementale à l’IFV. Ce travail, qui a débuté par Bordeaux-Aquitaine, la Bourgogne-Beaujolais-Savoie-Jura, la Charente-Cognac et la Champagne, s’est étendu au Sud-Ouest, au Languedoc-Roussillon et au Val de Loire et laisse aujourd’hui entrevoir des débouchés inédits.

Au secours de la terre

L’une de ces pistes mène au cœur même des sols viticoles. L’IFV va y explorer le potentiel des biochars – un charbon végétal issu de la pyrolyse de marcs distillés, capable d’améliorer la rétention en eau – via un programme d’essais prévu entre 2026 et 2029, financé par le Plan National Dépérissement du Vignoble. « Le principe est d’abord de rendre à la terre ce qu’elle donne, en exploitant des ressources gratuites », souligne Émilie Adoir, qui cite également le compost de marcs ou de sarments comme substituts naturels aux engrais chimiques. Dans cette même logique, le projet multi partenarial Valoceps, lancé en mars dernier en Val de Loire, s’attaque aux ceps de vigne arrachés. L’objectif d’ici à 2028, est d’organiser leur récupération – un gisement estimé à 9 700 tonnes de matière sèche par an sur le bassin ligérien – afin de les orienter vers des modes de valorisation comme l’énergie par pyrogazéification ou l’extraction de polyphénols à des fins cosmétologiques ou pharmacologiques.

L’alchimie du bois et le biocontrôle

À Meursault, la société Vitis Valorem a déjà fait du recyclage des bois de taille son cœur de métier. Pour éviter le gaspillage, souvent par brûlage, de près de « deux tonnes de matière sèche par hectare » au sein du vignoble français, elle produit la Sarmine®, une farine micronisée de sarments capable de remplacer certains composants plastiques ou composites. Non contente de retourner à la vigne sous forme de piquets de palissage ou de tuteurs biodégradables, cette matière offre en parallèle des applications pour l’automobile, le bâtiment ou encore l’emballage. La protection des cultures profite aussi de cette dynamique de recherche et développement avec l’Antoférine. Ce fongicide de biocontrôle, fruit d’un partenariat entre les entreprises Antofénol et Gowan, utilise un procédé d’éco-extraction innovant pour isoler les molécules de défense naturelles des sarments de vigne, réduisant la dépendance aux intrants de synthèse dans la lutte contre le mildiou.

Du marc de raisin au matériau d’exception

L’économie circulaire s’étend également au secteur du luxe. Nisiar, matériau breveté issu du marc distillé, est né de la vision de la start-up Mondin, co-fondée près de Bayonne par Rodolphe Mondin et Julien Houssiaux. « En France, où plus de 850 000 tonnes de marc de raisin sont collectées certaines années, la viticulture dispose déjà d’infrastructures de valorisation. Contrairement à d’autres biomatériaux émergents, il n’était pas nécessaire de créer une filière ex nihilo » explique Rodolphe Mondin. Le processus s’inscrit ainsi dans une double valorisation : « les distilleries extraient l’alcool et d’autres composés, puis nous utilisons le résidu restant auquel nous appliquons des traitements naturels avant de le réduire en poudre. » Mélangé avec un biopolymère, le marc se mue en matériau monocouche composé à 73 % de matières végétales, sans renforcement textile ni pigments synthétiques. A l’inverse d’autres alternatives à base de fibres de cactus ou d’ananas, plus proches des simili cuirs, Nisiar revendique des propriétés mécaniques comparables au cuir. Souple, thermoformable, hydrophobe, résistant aux frottements… il s’adresse aujourd’hui à la petite maroquinerie, au packaging de luxe et à l’horlogerie.

La vigne au cœur du récit

Pour Rodolphe Mondin, l’enjeu est aussi narratif. « Pour certains projets, nous assurons une traçabilité du marc jusqu’au domaine, permettant au vigneron de communiquer sur la valorisation de ses déchets. » D’autant que chaque variété capture l’essence de son terroir. « Les teintes varient légèrement selon les cépages. Le processus de fabrication génère également une odeur naturelle qui constitue une signature intéressante. » Pour les grands domaines, l’enjeu peut être de réutiliser leur propre marc pour habiller leurs coffrets ou accessoires, créant une boucle locale d’écoconception. À terme, Rodolphe Mondin ambitionne d’aller plus loin : « concevoir un matériau entièrement issu des sous-produits de la vigne. » Entre haute technologie et retour aux sources, la viticulture française et ses partenaires démontrent que le futur passe aussi par une capacité à transformer des résidus en opportunités.

Florence Jaroniak, © Nisiar/Mondin.

En savoir plus :

https://www.vignevin.com/environnement/valorisation-des-biodechets
https://techniloire.com/actualite/lancement-du-projet-valoceps

Le vin face au choc des générations

Deux études internationales récentes sont formelles : les moins de 40 ans s’emparent des rênes du marché du vin. En bousculant les codes traditionnels, cette nouvelle garde oblige la filière à réinventer son récit pour conquérir une génération en quête de sens, de transparence et de communauté.

Sommaire :

  • Le sacre des Millennials
  • Transparence, bien-être et bulles
  • La fin du déterminisme familial
  • Un potentiel à explorer
  • La cave en mode « gaming »
  • L’art de la surprise

Le sacre des Millennials

Aux États-Unis, la couronne a changé de tête. Pour la première fois, les Millennials (26-40 ans) ont détrôné les Baby-boomers pour devenir le premier groupe de consommateurs de vin (31 % contre 26 %) selon l’étude du Wine Market Council (WMC) publiée en décembre 2025. Toutefois, cette passation ressemble à une victoire à la Pyrrhus : le marché américain a perdu 9 millions de consommateurs réguliers en deux ans. Seuls 29 % des adultes déclarent consommer du vin au moins tous les deux ou trois mois : pour plus de 40 % des sondés, il sert à rendre un moment « spécial ». « La consommation liée à la détente à la maison ou au dîner en semaine est en déclin » alerte Liz Thach, présidente du WMC.

Transparence, bien-être et bulles

Si les Millennials et la Génération Z (18-25 ans) prennent le pouvoir, ils imposent des codes inédits. Plus d’un tiers des Millennials américains déclarent ne pas apprécier la saveur du vin, lui préférant les spiritueux ou la bière. Liz Thach qualifie ce constat de « signal d’alarme » pour une filière qui doit mieux communiquer sur les saveurs, le style et le contenu de la bouteille, « car de nombreux consommateurs pensent que le vin contient beaucoup de sucre ou des additifs inutiles. » Olivier Roblin, gérant des Caves du Panthéon à Paris, le confirme : « mes clients de 20-30 ans s’orientent quasi exclusivement vers le vin nature. Ils exigent de la transparence et recherche des produits sains et légers ». Pour cette génération, le vin s’inscrit dans une démarche de bien-être immédiat et elle n’hésite pas à modifier ses habitudes pour améliorer son humeur ou son sommeil. Quoique leurs goûts soient éclectiques, Millennials et Génération Z consomment beaucoup plus de vins effervescents que leurs aînés.

La fin du déterminisme familial

Ce basculement s’accompagne d’une transformation des valeurs. Le secteur des grands vins semble notamment avoir avancé avec de fausses certitudes sur les motivations des nouveaux collectionneurs. C’est du moins le constat du think tank Areni Global dans son étude présentée au salon Wine Paris 2026. Ses experts ont analysé les comportements des acheteurs de moins de 40 ans sur six marchés mondiaux clés. Premier enseignement ? Contrairement aux idées reçues, devenir amateur de grands crus parce que ses parents le sont ne repose sur aucune réalité statistique. L’engagement naît d’un « moment fondateur » entre amis, qui nécessite une validation par les pairs pour s’ancrer dans la durée. Olivier Roblin en témoigne : « quand des jeunes franchissent le seuil de la boutique, c’est souvent en « bande » ou portés par la recommandation d’un ami. Et ils se détournent des étiquettes classiques de papa. » L’idée que le jeune consommateur monte en gamme avec l’âge et la hausse des revenus est également battue en brèche : il réclame avant tout une communauté réelle et ce sont les relations directes avec les cavistes et les marchands qui approfondissent son engagement. Enfin, passé l’âge de 25 ans, ils associent les réseaux sociaux à la consommation de masse, aux antipodes du prestige recherché.

Un potentiel à explorer

L’étude d’Areni met en outre en lumière un « angle mort » : le décrochage des profils féminins. Si les femmes sont presque aussi nombreuses que les hommes à s’initier au vin avant 25 ans (44 % contre 56 %), leur engagement chute après la trentaine. Seul un quart d’entre elles deviennent alors des acheteuses régulières, contre trois quarts des hommes. Après 56 ans, les femmes ne représentent plus que 13 % des passionnés. Pourtant, elles sont 43 % à exprimer le souhait de devenir des acheteuses actives. Il ne s’agit donc pas d’un manque d’intérêt, mais d’une incapacité actuelle de la filière à accompagner l’évolution de leurs modes de vie.

La cave en mode « gaming »

Autre enseignement : pour les 30 % de jeunes ayant une prédisposition à cette activité, collectionner du vin s’apparente au « gaming » : un jeu qui doit offrir de l’excitation, des règles claires, une progression gratifiante et une forte intégration numérique. Mais attention, la fenêtre est étroite : « si vous n’êtes pas devenu collectionneur à 40 ans, vous ne le deviendrez jamais », tranche Pauline Vicard, cofondatrice d’Areni Global. Le budget reste aussi un verrou : « pour séduire cette génération, il doit osciller entre 10 et 20 euros. Au-delà, on les perd », avertit Olivier Roblin. Il confirme le « goulot d’étranglement » identifié par Areni Global : « La constitution d’une cave est une exception. J’ai un seul exemple dans mes clients : un jeune serveur qui consacre ses pourboires à se bâtir un stock. Les autres sont dans la consommation immédiate. »

L’art de la surprise

Face à ces mutations, l’interprofession des vins de Bordeaux a déjà tracé sa feuille de route pour 2026-2029, ciblant les 25-40 ans via les cavistes, restaurateurs et bars à vins. L’enjeu : séduire cette clientèle qui dispose d’un pouvoir d’achat, mais dont les habitudes ne sont pas encore figées. Le rôle du conseil devient alors primordial. Pour Olivier Roblin, la clé réside dans la capacité à créer la surprise : « Je les prends à contre-pied. S’ils ont une attente précise, j’essaie de les emmener vers un cépage ou une région qu’ils n’auraient jamais explorée. Je les surprends avec un vin qui correspond à leur palais, mais souvent pour 15 € plutôt que les 20 € prévus. C’est ainsi qu’on transforme une simple curiosité en une fidélité durable. » La nouvelle garde est prête. La partie ne fait que commencer.

Par Florence Jaroniak, © : pxhere.

En savoir plus :

L’union fait la vigne

Dans des terroirs variés, de plus en plus de vignerons choisissent de se serrer les coudes pour mutualiser leurs moyens, sécuriser leurs parcours et pérenniser les exploitations. Association, Cuma ou chai partagé : le collectif devient un véritable moteur d’avenir.

Sommaire :

  • Front commun en zones isolées
  • Force collective
  • Un cadre souple
  • Un bouclier contre les aléas
  • Outil et filet de sécurité
  • Une cave incubatrice de talent
  • Conviction partagée

Front commun en zones isolées

En marge des grands bassins viticoles, la vigne ne se cultive pas en solitaire. Fin 2024, une dizaine de vignerons du Sud-Aveyron et du Cantal ont créé l’association Contre-Pente, présentée à la presse en janvier dernier. « Nous travaillons dans ces territoires ruraux isolés, marqués par des pratiques agricoles parfois en voie de disparition et où la viticulture est historiquement peu présente », explique Pauline Broqua, vigneronne au domaine des Buis à Entraygues-sur-Truyère. Leur point commun ? : « une vision paysanne, respectueuse du vivant, avec des vinifications naturelles, sans intrants – ou le moins possible – » qui peinait à trouver sa place dans les cadres existants. « Ni les appellations, ni le bio ne suffisaient à exprimer l’ensemble de notre démarche. »

Un cadre souple

Puis les chocs se sont enchaînés : gel en 2019 et 2021, mildiou en 2023, gelée noire en 2024. « Face à l’accumulation des risques climatiques et à un contexte géopolitique fragilisant les exploitations, il est devenu évident que nous devions nous organiser collectivement. » Sans s’enfermer dans un label rigide, le groupe s’appuie sur « une charte souple fondée sur de grandes lignes comme favoriser le travail manuel et des structures à taille humaine. » Contre-Pente déploie déjà des leviers concrets : une cuvée collective pour alimenter un fonds d’urgence en cas de coup dur, des fichiers clients et une communication partagés : logo sur les bouteilles, stands collectifs sur des événements locaux…

Force collective

« Être ensemble permet de porter un discours cohérent où chacun peut parler de ses vins comme de ceux des autres, sans gommer l’identité des domaines, pour gagner en visibilité et en force. » Cette approche répond à une contrainte. « Les pertes de récolte rendent difficile le maintien de volumes réguliers sur le marché. » Jusqu’ici informelle, l’entraide se structure, afin de permettre aux clients d’avoir toujours un peu de vin d’Aveyron ou du Cantal dans leur cave. « Ce serait mentir de dire que l’association a permis de vendre des palettes de vin du jour au lendemain ». En revanche, le bénéfice est moral. « Parler d’argent, d’échecs ou de doutes n’est pas simple. Ici, il n’y a ni jugement ni exclusion. »

Un bouclier contre les aléas

Dans le Val de Loire, trois gels majeurs en cinq ans ont conduit une quinzaine de vignerons à se regrouper au sein de la coopérative d’utilisation de matériel agricole (Cuma) Bourgueil Viti antigel. « Nous sommes plusieurs exploitants sur des secteurs à fort potentiel qualitatif mais parmi les plus gélifs, souvent avec une transmission familiale assurée. Il fallait une solution pérenne », résume Michel Delanoue, président de la structure et vigneron au domaine de la Noiraie. Depuis 2023, 55 hectares sont protégés par aspersion localisée et tours fixes.

Outil et filet de sécurité

L’investissement de 800 000 €, financé par un emprunt sur vingt ans, n’aurait pas été possible individuellement, a fortiori dans un contexte de morcellement parcellaire. « Aller voir une banque avec ce type de projet suppose un collectif structuré. Un jeune vigneron isolé, même motivé, aura beaucoup plus de difficultés à être entendu. En outre, la Cuma nous a donné accès à des subventions atteignant 35 % du montant. » Plus qu’un parc machine, la Cuma agit tel un filet de sécurité social : « Nous sommes davantage collègues que concurrents. Les échanges d’expérience créent une émulation saine, sans logique d’élimination des plus fragiles » poursuit Michel Delanoue qui a créé sa première Cuma en 1985, à 24 ans, pour acheter une machine à vendanger.

Une cave incubatrice de talents

À Aubignan, dans le Vaucluse, le collectif s’organise à un autre niveau. Depuis 2010, Laurent Cornud accueille une vingtaine de vignerons du même secteur dans son chai. « Ce n’est pas un endroit où l’on amène des raisins pour récupérer du vin fini. J’ai besoin d’aller voir les vignes, d’échanger avec les vignerons, de comprendre leur projet, leurs objectifs qualitatifs » explique cet œnologue et gérant de LC Vini-Service. Ici, chaque vigneron reste maître de son projet, mais partage l’espace dans le cadre d’une location de cuverie pour un an, renouvelable ou non, adossée à un groupement d’employeurs. « Je recrute, je forme et je coordonne les équipes. C’est une garantie de rigueur et d’homogénéité. Si chaque vigneron intervenait, tout le monde voudrait faire ses remontages à la même heure. Il faudrait multiplier les pompes, le matériel… et on recréerait une cave classique. »

Conviction partagée

Mutualiser réduit les coûts et les risques financiers. Laurent Cornud cite le cas d’un jeune vigneron encore en cave coopérative, qui vinifie de petits volumes, teste le marché et envisage de monter en puissance avant, peut-être, de construire son propre outil. Le lieu fait aussi office d’école. « Certains vignerons arrivent sans maîtriser les bases de la vinification. Ils sont les bienvenus pour déguster, échanger, comprendre les choix techniques. »Il a vu passer des exploitants en difficulté. « On a cherché des solutions ensemble, parfois même en dehors du chai, pour que leur structure reste viable. » Qu’il s’agisse de combattre le gel, de commercialiser ou de vinifier, le moteur reste identique. Comme le résume Pauline Broqua : « Les réponses aux crises actuelles ne peuvent être que collectives. »

Par Florence Jaroniak © Union Contre-Pente

L’or jaune sort de son fût

Après une pause salvatrice, la Percée du Vin Jaune opère son grand retour à Lons-le-Saunier, les 31 janvier et 1er février 2026. Entre ferveur populaire et professionnalisation accrue, le Jura s’apprête à dévoiler son trésor le plus précieux, bien décidé à confirmer le rayonnement international de son vignoble.

Sommaire :

  • Un événement revisité
  • La patience érigée en art
  • Le temps à l’œuvre
  • Un millésime de caractère
  • Un archipel de saveurs

Un événement revisité

Bien que le plus petit de France par sa taille, le vignoble jurassien n’en provoque pas moins de véritables secousses sur la scène œnologique nationale. Après des affluences records – jusqu’à 60 000 visiteurs en 2016 – la Percée du Vin Jaune a marqué une pause en 2025 pour se réinventer. Longtemps portée à bout de bras par des bénévoles passionnés, l’association organisatrice s’est dotée d’une responsable événementielle chargée de coordonner ses 28 commissions de travail. Un renfort qui permet aux vignerons de se recentrer sur leur cœur de métier et à Victor Feuvrier, d’endosser le costume d’ambassadeur 2026 avec sérénité. « Succéder à des figures comme Pierre Rolet ou Georges Vandelle est une immense fierté et une expérience aussi enrichissante qu’inattendue », confie-t-il. Vigneron, vice-président du caveau des Byards à Le Vernois et caviste, il voit dans l’événement bien plus que la découverte d’un nouveau millésime. « Le public vient chercher un tout : un vin, une fête, une histoire, un territoire. » En multipliant les animations et en changeant régulièrement de lieu, « la Percée s’est ouverte à un public plus large, plus jeune », racontant à chaque édition un nouveau village et un nouveau terroir, avec une ambition intacte : « donner envie de revenir. »

La patience érigée en art

Au cœur de cette célébration : le « vin des rois et roi des vins ». Issu du seul cépage Savagnin, il représente une part infime de la production jurassienne, mais il brille comme un lingot au fond du verre. Quatre appellations du Jura sont autorisées à le produire : Château-Chalon, Arbois, Côtes-du-Jura et l’Étoile. Quant à son origine, elle oscille entre deux récits. Celui d’un vigneron distrait découvrant, des années plus tard, le contenu métamorphosé d’un tonneau oublié. Ou celui des abbesses de Château-Chalon qui auraient élaboré la méthode d’élevage sous voile. Une chose est sûre : le vin jaune est une école de patience.

Le temps à l’œuvre

« Le vin blanc vinifié de manière traditionnelle est mis en fûts de bois pour six ans et trois mois au minimum. Le vigneron ne pratique pas l’ouillage : il n’ajoute jamais de vin pour compenser l’évaporation naturelle. Un voile de levures se forme alors à la surface. Ce rempart biologique protège le vin de l’oxydation tout en lui infusant ses arômes complexes notamment de noix et d’amande grillée » explique Victor Feuvrier. Au terme de ce marathon temporel, la « part des anges » a prélevé son dû : sur un litre de nectar initial, il ne reste que 62 cl, volume précis du clavelin, l’unique flacon autorisée pour ce cru d’exception. Ce processus explique la valeur d’un vin haut de gamme, souvent commercialisé entre 35 et 40 euros la bouteille. D’où l’importance de la pédagogie : « les visiteurs en ont souvent entendu parler, mais ne connaissent pas toujours sa méthode d’élaboration. Ensuite, ils aiment… ou pas. À nous de leur expliquer qu’il s’agit d’un vin particulier, qui ne s’apprécie pas forcément au premier abord. Il faut prendre le temps de le découvrir et bien l’accompagner. »

Un millésime de caractère

Cette 27e édition marquera la mise en perce, c’est-à-dire l’ouverture d’un fût de 228 litres, du millésime 2019. Une année difficile, entre des gelées printanières et un été compliqué, qui a donné peu de volume mais des raisins de qualité. Victor Feuvrier s’en réjouit d’avance : « On obtient aujourd’hui des vins jaunes très équilibrés, dotés d’une belle persistance et d’une complexité remarquable à la dégustation. » Les festivités à Lons-le-Saunier promettent d’être à la hauteur de l’attente. Lors de la traditionnelle vente aux enchères, une bouteille de 1895 rappellera la capacité du vin jaune à franchir les siècles sans prendre une ride. L’événement lui, s’ouvre à la modernité : une application mobile facilitera la navigation entre les 47 caveaux ouverts au public tandis que des « battles » culinaires sublimeront les accords mets-vins. À ce sujet, l’ambassadeur rappelle que le mariage avec un plateau de fromages régionaux ou une volaille de Bresse aux morilles reste indétrônable, mais que le vin jaune sait aussi surprendre : « certains plats exotiques fonctionnent très bien, notamment les cuisines épicées à base de curry. »

Un archipel de saveurs

Si le vin jaune est le phare qui guide les amateurs vers les côtes jurassiennes, il n’occulte pas la diversité du vignoble. « Il joue pleinement son rôle d’ambassadeur y compris à l’international. Il attire les visiteurs et permet ensuite de les emmener vers d’autres cuvées » analyse Victor Feuvrier. L’objectif : faire découvrir l’ensemble de la gamme. Du Crémant du Jura, qui connaît un engouement croissant « porté par une qualité qui s’est nettement améliorée au fil des décennies », aux rouges légers, en passant par le liquoreux Macvin, la palette est complète. « Je suis sincèrement convaincu que quiconque vient dans le Jura ne peut repartir sans avoir trouvé un vin qui lui plaît. » En 2026, cette région célèbrera aussi les 90 ans des AOC Arbois et Château-Chalon. Autant d’invitations à lever le voile sur un patrimoine viticole singulier.

Florence Jaroniak

: © Les Ambassadeurs des Vins Jaunes

En savoir plus : www.percee-du-vin-jaune.com

www.jura-vins.com

La cave à vin, plus branchée que jamais

Longtemps cantonnée aux sous-sols, la cave à vin prend du galon chez les particuliers comme chez les professionnels. Désormais intégrée aux intérieurs, elle se réinvente sous l’effet du design, de la technologie et des nouveaux usages, jusqu’à devenir un équipement intelligent et bien visible.

 

Sommaire :

·               Un outil qui a pris de la bouteille

·               Du cellier à la pièce de vie

·               Conserver, servir, gérer

·               Révolution connectée

·               Le service du vin réinventé

·               Un plaisir… et un marché mondial

 

Un outil qui a pris de la bouteille

Qu’est-ce qui relie la cave d’hier à celle d’aujourd’hui ? Une prise électrique… et un savoir-faire français. En 1976, EuroCave invente la première armoire réfrigérée capable de recréer les conditions du chai – température stable, hygrométrie contrôlée, obscurité, absence de vibrations… -. Un tournant que rappelle Camille Syren, directrice des marques du groupe. « L’évolution du marché suit celle du rapport au vin. Portés par une consommation qui privilégie « le moins mais mieux », les amateurs veulent conserver et servir leurs bouteilles dans de bonnes conditions. » Résultat, la cave sort du cercle des pros et des passionnés. Deux Français sur trois disposent aujourd’hui d’un espace dédié au vin et un tiers des non-équipés souhaite en créer un. Le respect du vin reste la motivation première, loin devant l’absence de cave naturelle : preuve que l’armoire à vin n’est plus un choix par défaut.

 

Du cellier à la pièce de vie

D’objet utilitaire, la cave devient élément de décor, associé à l’art de vivre. « Design, éclairage, silence et finitions prennent une importance grandissante et la majorité des ventes concerne désormais des modèles vitrés », note Camille Syren. L’essor des modèles encastrables l’illustre : « ils représentent 30 % du marché aujourd’hui contre 7 % en 2015. La cave s’installe dans les pièces de vie, parfois comme un achat statutaire », observe Alyette Lefèvre, chef de produit chez Frio. Cette évolution influence la conception des appareils : formats de niches, hauteurs revues, intégration esthétique accrue… Désormais, les caves « montrent autant qu’elles conservent. » Dans ce contexte, les armoires de service, plus accessibles, dominent largement : 75 % des ventes en France, 90 % à l’international.

 

Conserver, servir, gérer

En parallèle, les usages se diversifient. « Les caves ne servent plus seulement au vieillissement mais aussi à garder les vins quelques semaines et à les amener à la bonne température de dégustation, d’où l’essor des modèles multi-températures », explique Camille Syren. Les capacités varient de 12 à plus de 300 bouteilles, avec un défi supplémentaire : une plus grande diversité – Bourgogne, Champagne, vins étrangers, magnums, demi-bouteilles…-. « Les clayettes sont repensées pour accueillir tous ces formats tout en garantissant stabilité et conservation optimale » poursuit-elle. Autre enjeu : l’efficacité énergétique. « Les portes vitrées, moins isolantes que les portes pleines, nécessitent un travail poussé sur l’électronique, l’éclairage, les compresseurs ou les vitrages pour concilier design et performance. »

Révolution connectée

Le numérique fait aussi entrer la cave dans une nouvelle ère. La Ecellar de La Sommelière, lancée en 2021, automatise ainsi la gestion grâce à des clayettes connectées et à l’application Vinotag. « On photographie l’étiquette, le vin est reconnu, localisé virtuellement, la cave détecte ensuite son déplacement, met à jour l’inventaire et signale même les bouteilles à boire en priorité », résume Alyette Lefèvre. Forte de 80 000 utilisateurs, l’application va désormais intégrer l’IA : accords mets-vins, statistiques, fiches domaines…, ou même un « chat », façon caviste à domicile. Certains progrès sont plus discrets, mais essentiels telle la réduction des vibrations ou la baisse de la consommation. D’autres naissent de l’usage, comme les clayettes multi-formats. « Nous privilégions les avancées réellement utiles à la conservation. L’enjeu est de préserver qualité et durabilité dans un contexte d’obsolescence rapide des objets », insiste Camille Syren.

 

Le service du vin réinventé

Dans la restauration, la cave devient un outil d’expérience client. « Aller au restaurant, c’est vivre un moment unique. Les professionnels misent sur des équipements qui mettent en scène le vin pour sublimer l’offre et augmenter le ticket moyen», souligne Camille Syren. Le service au verre suit cette logique, avec des besoins spécifiques : conservation des bouteilles entamées via des clayettes adaptées ou des systèmes anti-oxydation. L’essor de l’œnotourisme pousse les vignerons à s’équiper ; l’hôtellerie remplace parfois le minibar par une cave à vin et de nouveaux marchés émergent, comme les caves réservées au champagne prisées par certaines maisons et clubs privés. Les innovations pour les professionnels répondent surtout aux contraintes du service : « contacteurs de porte pour couper les ventilateurs lors des ouvertures répétées, clayettes coulissantes pour accélérer le geste, présentation label view pour identifier les bouteilles d’un coup d’œil, ou plaques renforcées pour résister aux fermetures au pied. Ici, ergonomie et robustesse priment », souligne Alyette Lefèvre.

Un plaisir… et un marché mondial

Marché mature, la France reste le pays le mieux équipé avec 250 000 ventes annuelles pour 50 M€. Mais la croissance se déplace vers les États-Unis, l’Inde ou encore les Émirats. « La présence de nombreuses marques, souvent fabriquées en Chine, élargit le spectre des prix. Notre différenciation tient à notre savoir-faire, reconnu par le label Entreprise du Patrimoine Vivant », souligne Camille Syren. « Face aux généralistes, notre spécialisation nous confère un poids particulier » renchérit Alyette Lefèvre. À la croisée du design et de la haute technologie, made in France ou non, la cave à vin s’impose sur un marché mondial de 3,2 milliards de dollars, promis à 5,1 % de croissance d’ici à 2034. Un achat hédoniste, qui n’a pas fini de conquérir de nouvelles générations d’amateurs.

 

Florence Jaroniak, © Frio

 

En savoir plus :

https://www.ipsos.com/fr-fr/comment-les-francais-conservent-ils-leur-vin https://www.gminsights.com/fr/industry-analysis/wine-cellar-market

Le Médoc ajoute du blanc à sa palette

Les premières bouteilles d’AOC Médoc blanc arriveront sur les tables en avril prochain. Avec cette perle rare, les vignerons s’attaquent à un art délicat : ciseler un vin lumineux sur un terroir de rouges. Une révolution tranquille née du passé et tournée vers l’avenir.

Sommaire :

  • Une reconnaissance, pas une invention
  • Un style bien à lui
  • Une appellation exigeante et responsable
  • Des pionniers à la manœuvre
  • Un souffle collectif qui gagne la rive droite

Une reconnaissance, pas une invention

Après des décennies à briller en rouge, la presqu’île médocaine se pare de reflets clairs. L’AOC Médoc blanc, officiellement reconnue le 5 août 2025, vient en réalité consacrer une production historique. « Les vignerons produisant du vin blanc souhaitaient le faire reconnaître et le protéger. L’appellation garantit désormais une traçabilité totale et un contrôle systématique avant mise », explique Hélène Larrieu, directrice de l’ODG Médoc, Haut-Médoc et Listrac-Médoc. Produits dans le Médoc dès le XVIIIᵉ siècle, les blancs atteignaient encore 16 000 hl en 1929 avant d’être éclipsés par les rouges. Longtemps, les vignerons ont continué à les commercialiser sous appellation communale, jusqu’à ce que l’INAO, dans les années 1960, mette fin à cette tolérance, les contraignant à se replier sur l’AOC Bordeaux blanc. Leur renaissance s’inscrit dans une démarche identitaire, parallèle à la labellisation du Parc naturel régional du Médoc en 2019. « Les vignerons ont pris conscience que leurs huit appellations formaient un ensemble cohérent, intimement lié à un terroir singulier », souligne Hélène Larrieu.

Un style bien à lui

L’idée a germé dès 2017 et s’est nourrie d’un recensement des pratiques viticoles et œnologiques, de réflexions autour des nouveaux cépages, d’analyses du potentiel commercial et de dégustations à l’aveugle. « Les différences sont apparues clairement, note Hélène Larrieu. Soumis à la double influence de l’océan Atlantique et de l’estuaire de la Gironde, les Médocs blancs se distinguent par leur tension et leur minéralité. » Les cépages du Bordelais – Sauvignon blanc, Sémillon, Sauvignon gris et Muscadelle – y livrent « une expression singulière, marquée par des notes exotiques et d’agrumes. » Autre marqueur fort : l’élevage sous bois. « Obligatoire pour au moins 30 % du lot, il est déjà pratiqué par 90 % des producteurs. La vinification en barrique, prolongée par un élevage souvent sur lies, apporte rondeur, gras et complexité aromatique sans excès de boisé.»

Une appellation exigeante et responsable

Rendement limité à 55 hl/ha, élevage chez le vinificateur au moins jusqu’au 31 mars de l’année suivant la récolte, conditionnement uniquement en verre, contrôle gustatif avant mise : le ton est donné. Le cahier des charges intègre aussi des obligations environnementales fortes : l’interdiction du désherbage total et l’obligation de détenir une certification environnementale. « Il ne s’agit pas d’ajouter des contraintes, mais de reconnaître et valoriser ce que la majorité des vignerons faisaient déjà », insiste Hélène Larrieu. « Nous avons intégré leur engagement durable dans le patrimoine collectif. » En outre, six Variétés d’Intérêt à Fin d’Adaptation peuvent compléter l’encépagement (alvarinho, liliorila, viognier, sauvignac, floréal et souvignier gris), préfigurant une ouverture progressive à la diversité. Sur 250 hectares de cépages blancs plantés dans le Médoc, 40 le sont avec des variétés autres que les cépages traditionnels. « Un véritable terrain d’expérimentation qui permettra d’observer le comportement de ces cépages en conditions médocaines, face au changement climatique. »

Des pionniers à la manœuvre

À Saint-Germain-d’Esteuil, le Château Castera, Cru bourgeois supérieur, a figuré parmi les moteurs du projet. « Notre domaine produisait autrefois du blanc, 900 hl en 1922, soit la moitié des volumes » explique Laura Sorin, directrice communication. Replanté en 2016, un hectare de sauvignon blanc sur sol argilo-calcaire ont donné naissance à la cuvée Anthoinette. Vendanges manuelles, pressurage en grappes entières, sept mois d’élevage en barrique : elle s’affichera désormais en AOC Médoc blanc. « Comme nombre de producteurs, nous menons un travail d’orfèvre : la production qui devrait concerner deux hectares à terme demande autant d’attention que nos 60 hectares en rouge », souligne-t-elle. Pour les cavistes et sommeliers, cette appellation illustre « la capacité du Médoc à se renouveler sans renier son exigence qualitative », avec des blancs précis, volontiers gastronomiques. Elle séduit aussi les particuliers, adeptes de vins plus frais mais identitaires. « Le blanc permet de faire redécouvrir nos rouges à un public parfois resté sur des clichés anciens en le reconnectant à l’évolution de leur profil », ajoute Laura Sorin.

Un souffle collectif qui gagne la rive droite

70 exploitations seraient en mesure de revendiquer environ 170 hectares, soit moins de 2 % du vignoble médocain. Confidentiel, le Médoc blanc n’envoie pas moins un signal fort dans un contexte viticole compliqué. « Cette appellation insuffle aux équipes une énergie nouvelle : une respiration, née du terrain et de l’histoire, avant toute démarche marketing. Ce n’est pas un effet de mode, mais le fruit d’un travail collectif ancré dans la tradition et tourné vers l’avenir, avec des outils modernes et une maîtrise technique renforcée », conclut Laura Sorin. Et le mouvement inspire déjà la rive droite : à Saint-Émilion, 71 % des viticulteurs consultés cet été par le Conseil des vins se disent favorables à la création d’une appellation de blanc, 82 % à une appellation Lussac-Saint-Émilion blanc et 85 % à une appellation Puisseguin-Saint-Émilion blanc. Le Médoc a ouvert la voie. Il montre, comme l’écrivait le grand œnologue Émile Peynaud, que « rien n’est plus moderne, au fond, que la tradition médocaine. »

Florence Jaroniak.

© CHATEAU_CASTERA_Web©ClaudeClin-1061008

Les vignes reprennent racine en ville

Du Clos Montmartre aux plantations du Palais des Papes à Avignon, la vigne refait surface au cœur des cités. Symbole de patrimoine vivant, de lien social et d’écologie, ces micro-parcelles redonnent sens et visibilité à la viticulture urbaine.

Sommaire :

  • Montmartre, tout un symbole
  • Un laboratoire à ciel ouvert
  • Avignon, la vigne patrimoniale
  • Un mouvement qui s’organise
  • Une renaissance culturelle et écologique

Montmartre, tout un symbole

Du 8 au 12 octobre, entre dégustations et groupes folkloriques, Paris a célébré la fête des vendanges du Clos Montmartre, un événement qui attire désormais 500 000 visiteurs. « La première édition, en 1934, a immédiatement rencontré un grand succès populaire, grâce au parrainage prestigieux de Mistinguett et de Fernandel ! À l’époque, il s’agissait plutôt d’une fête du raisin, la vinification n’ayant débuté qu’en 1953 », rappelle Éric Sureau, président du Comité des Fêtes et d’Actions Sociales du 18ᵉ arrondissement, en charge du Clos. « Cette vigne, c’est un symbole de partage. Les 2 400 bouteilles produites chaque année sont vendues au profit de nos œuvres sociales et perpétuent l’esprit montmartrois, frondeur et solidaire. »

Un laboratoire à ciel ouvert

Derrière cette carte postale se cachent 1 800 pieds perchés à 130 m d’altitude, nécessitant une gestion minutieuse. « Exposés au nord, entourés d’immeubles et plantés dans un sol léger et gypseux, ils poussent dans des conditions loin d’être idéales. En conformité avec la politique de la Ville, l’enjeu principal consiste à bannir les traitements phytosanitaires, particulièrement visibles et controversés en milieu urbain », explique Sylviane Leplâtre, l’œnologue du Clos. Très sensibles aux maladies, les ceps ont été progressivement réencépagés sur dix ans avec des variétés résistantes : impossible en effet d’arracher d’un seul coup un vignoble aussi visité. Calice, Divico, Muscat bleu, Cabernet Jura, Pinotin ou encore Monarch ont été importés de Suisse ou d’ailleurs. « Leur qualité gustative dépasse celle des hybrides producteurs directs d’après-phylloxéra dont une rangée a toutefois été conservée en mémoire du passé. Lors des années ensoleillées, la maturité atteint 12°, offrant un rouge fruité et un rosé très recherché. »

Avignon, la vigne patrimoniale

Autre facette de la viticulture urbaine, la vigne du Palais des Papes à Avignon est à la fois la seule en AOC intra-muros de France et la seule nichée sur un site classé au patrimoine mondial de l’Unesco. « Plantée en 1997 pour produire sa première cuvée en 2000, année où Avignon fut Capitale européenne de la culture, la parcelle compte 544 pieds de douze cépages des Côtes‑du‑Rhône. Il s’agit d’une « vraie » vigne, conduite de manière raisonnée avec l’objectif d’obtenir la certification HVE », souligne David Bérard, président des Compagnons des Côtes-du-Rhône, qui en assurent l’entretien avec le lycée viticole d’Orange et les services des espaces verts de la Ville. « Ces derniers, très impliqués, testent par exemple différents types de paillage, sachant que cultiver une vigne en ville revient à travailler une micro-parcelle. » Chaque année, un vigneron membre des Compagnons vinifie cette production confidentielle, ensuite offerte à des associations caritatives. « Nous aimerions désormais faire parrainer ces pieds de vigne urbains par des personnes du monde entier », confie David Bérard. D’autant qu’ils jouent un rôle stratégique : plantés à d’autres endroits d’Avignon, ils en affirment l’identité comme capitale des Côtes-du-Rhône.

Un mouvement qui s’organise

Derrière ces initiatives se dessine un mouvement plus large. « Le succès de Montmartre a donné l’idée à Luca Balbiano, propriétaire d’une vigne à Turin, de fonder l’Urban Vineyards Association en 2019 », explique Éric Sureau, vice-président de l’organisation. « Réunissant aujourd’hui une cinquantaine de vignobles urbains historiques dans vingt pays, l’UVA œuvre à leur restauration, leur valorisation culturelle et leur promotion touristique », tandis qu’en France, la dynamique s’intensifie. « Nous avons lancé avec Montmartre et Lyon, la création d’une Société des Vignes Urbaines de France, qui fédèrera les villes françaises pour partager les bonnes pratiques et encourager de nouvelles plantations », précise David Bérard. L’acte fondateur de cette association, qui regroupe déjà vingt-cinq membres sera officialisé le 19 novembre, lors du Congrès des maires de France à Paris, avec le soutien financier du groupe de BTP NGE, qui a créé une filiale Paysage pour intégrer la vigne dans les projets proposés aux collectivités.

Une renaissance culturelle et écologique

Au fond, quoi de plus naturel ? Au Moyen Âge, presque chaque ville possédait ses vignes, souvent près des abbayes, comme à Montmartre. Disparues au XIXᵉ siècle sous l’effet de l’urbanisation, elles renaissent aujourd’hui avec plusieurs fonctions. « Pour les collectivités, les vignes urbaines sont d’abord une carte de visite et un outil pédagogique qui parle d’histoire, de biologie, etc, ainsi qu’un vecteur de lien social » estime Sylviane Leplâtre. « Au-delà de leur aspect culturel, les vignes témoignent d’une production agroalimentaire intégrée au cœur des villes, préservent des cépages historiques, offrent un jardin et une niche de biodiversité et constituent un outil de résilience écologique, agissant comme puits de carbone et limitant l’artificialisation des sols » ajoute David Bérard. De Paris à Avignon, la viticulture n’opère pas un retour nostalgique en arrière. En tissant un fil vert entre passé et futur, elle esquisse peut-être un nouveau visage de la ville de demain.

Florence Jaroniak, © : Compagnons des Côtes-du-Rhône.

En savoir plus :

Le retour en grâce d’un récipient millénaire

Longtemps éclipsée par la barrique, l’amphore revient en force dans les chais modernes. Matériau naturel, formes variées, philosophie d’intervention minimale : ce contenant antique séduit des vignerons en quête d’authenticité et de précision.

Sommaire :

• Une histoire vieille de 6 000 ans
• Un souffle de pureté
• Des contenants aux profils variés
• Une niche qui s’affirme
• Quand tradition rime avec innovation

Une histoire vieille de 6 000 ans

Avec ses anses et sa forme élancée, l’amphore est apparue au Proche-Orient dès le IVᵉ millénaire av. J.-C. Adoptée par les Phéniciens vers 1500 av. J.-C., elle devient l’outil de prédilection des Romains pour acheminer leurs crus. Chaque récipient portait alors sa signature – forme, timbre ou estampille – : autant de signes de traçabilité avant l’heure ! Mais l’amphore n’était pas qu’un moyen de transport. Sa porosité, maîtrisée par des enduits de résine, ainsi qu’un bouchage en liège surmonté d’un second bouchon en argile ou en pouzzolane, assuraient une conservation optimale du vin. Délaissée avec l’avènement du tonneau, elle retrouve aujourd’hui une seconde jeunesse.

Un souffle de pureté

« Les amphores ou plutôt les jarres et leurs dérivés séduisent particulièrement les domaines en bio ou en biodynamie, car ils répondent à une philosophie globale de vinification et d’élevage : préserver la qualité du fruit, utiliser un matériau naturel et durable et intervenir le moins possible en limitant ou en évitant l’usage d’intrants » explique Volga Voronovskaïa, chargée de communication deV&T Amphores, société spécialisée dans la sélection, le développement et la distribution de ces contenants à Gradignan (33). Selon Maxence Weck, la micro-oxygénation naturelle apportée par l’amphore confère au vin « une vraie droiture et une grande pureté. » A la tête d’un domaine familial enraciné depuis 1696 à Gueberschwihr, il a choisi un modèle en grès « moins poreux et plus solide que la terre cuite » pour travailler en micro-vinification des raisins issus de lieux-dits et parcelles. « Nous utilisons une version de 500 litres pour le Grand Cru Florimont et une autre de 1 000 litres pour le Grand Cru Hatschbourg. L’idée est de proposer une autre lecture du terroir, en élaborant des vins de macération : le procédé d’un rouge appliqué au blanc, ce qui donne un vin orange. »

Des contenants aux profils variés

Chaque matériau imprime sa marque. « La terre cuite, poreuse, convient aux cépages puissants et à des élevages courts ; le grès, plus neutre, met en valeur blancs et rouges fins et peu tanniques ; la céramique technique, stable et maniable, peut même intégrer des accessoires comme un robinet de dégustation » précise Volga Voronovskaïa. Quant au granit, quasi imperméable et riche en quartz, « il sublime les vins de glace ou de garde, en préservant leur acidité. » Certains vignerons emploient même les cousins de l’amphore : tinajas espagnoles ou kvevris géorgiens, souvent enterrés selon la tradition, qui offrent d’autres dynamiques de fermentation et d’élevage. Les formes et les volumes comptent aussi : jarres bombées, œufs debout ou couché, dolias plus arrondies et resserrées à la base… Selon la silhouette, les mouvements de convection diffèrent et influencent la remise en suspension des lies, véritables alliées de la stabilité et du gras du vin.

Une niche qui s’affirme

Pour s’adapter aux usages contemporains, l’amphore intègre désormais des accessoires pratiques mais son coût, sa fragilité et sa manutention restent des défis. « Les limites viennent surtout de la taille, précise Maxence Weck. L’amphore est idéale pour de petites parcelles, mais trop lourde à gérer pour tout un vignoble. » L’investissement, certes élevé, s’amortit sur la durée : il accompagne le vigneron toute une vie, à condition de le protéger des chocs thermiques et de soigner son nettoyage. La gestion de l’oxygène exige également une vigilance particulière. Ainsi, l’amphore s’impose peu à peu comme un choix technique assumé, lié à des cuvées premium souvent en micro-vinification ou en association avec la barrique et l’inox. « Ce n’est pas un effet de mode, insiste Volga Voronovskaïa : les plus convaincus en font leur outil central, d’autres testent sur quelques cuvées. » Les dégustations comparatives le confirment : sur un même millésime, les différences entre amphore, barrique et inox sont perceptibles.

Quand tradition rime avec innovation

Les vins issus d’amphores attirent surtout de nouveaux consommateurs tout en surprenant la clientèle plus traditionnelle. « Beaucoup associent spontanément ces jarres aux Romains. Intrigués, ils se laissent tenter. Et souvent, la dégustation les surprend agréablement : en amphore, le gewurztraminer, habituellement perçu comme un vin sucré, devient sec, tendu, aromatique et puissant », raconte Maxence Weck. Si l’amphore impose des précautions d’usage, elle ouvre également des horizons créatifs. « Le meilleur conseil, conclut Volga Voronovskaïa, c’est de tester. L’expérience finit toujours par convaincre. » En somme, l’amphore relie l’héritage antique aux explorations les plus contemporaines, et rappelle que dans le vin, l’avenir se nourrit toujours du passé.

Florence Jaroniak.

© : V&T Amphores.

En savoir plus :

https://archeologie-vin.inrap.fr/Archeologie-du-vin/Histoire-du-vin/Antiquite-Culture-et-societe

https://www.museecapdagde.com/le-musee/departement-navigation-antique/amphores

Un label pour des vins porteurs du feu sacré

Les vins volcaniques se dotent enfin d’un signe distinctif. Avec « Volcanic Origin », l’Auvergne devient l’épicentre d’une reconnaissance mondiale, entre rigueur scientifique, terroirs d’exception et storytelling magnétique.

Sommaire :

  • Filière en ébullition
  • L’Auvergne à la source
  • Au commencement était la lave
  • Une éruption des sens
  • Une lecture géologique du vin
  • Nouveau continent viticole

Filière en ébullition

Et si le vin tirait sa singularité des entrailles de la Terre ? De l’Etna aux Puys auvergnats, la vigne prospère sur des sols jaillis des éruptions. Une identité forte que le label Volcanic Origin vient aujourd’hui certifier. Ce sceau inédit, déposé à l’INPI, a été lancé le 24 juin à Clermont-Ferrand, lors du Forum Vinora, grand-messe des producteurs mondiaux de vins volcaniques. « Il ne s’agit pas d’une opération marketing mais d’une vraie garantie d’origine, fondée sur un cahier des charges strict pour éviter toute récupération opportuniste », martèle Pierre Desprat, à la tête de la maison Desprat-Saint-Verny et vice-président de Vinora, à l’origine du projet. Pour décrocher ce sésame, les vins doivent contenir au moins 85 % de raisins issus de terroirs volcaniques certifiés, validés par une cartographie géologique et des analyses de sol. Les intrants artificiels sont proscrits et chaque cuvée fait l’objet d’un double contrôle interne et externe.

L’Auvergne à la source

L’idée de Vinora est née d’un manque : celui de notoriété, face à des poids lourds comme Chablis ou Meursault. « On ne peut pas simplement dire que notre vin est bon ou différent : encore faut-il expliquer pourquoi », insiste Pierre Desprat. Le déclic ? Un acheteur de la SAQ à Montréal, d’abord peu intéressé par les cuvées auvergnates, qui change d’avis en apprenant leur origine volcanique. « J’ai compris que nous avions un terroir exceptionnel que nous ne savions pas valoriser. » Fondée il y a sept ans par un collectif de vignerons, distributeurs et chercheurs, l’association Vinora s’associe dès 2019, à l’Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV) pour entamer un programme de recherche avec les universités de Dijon et Montréal. Trois études plus tard, le verdict est clair : le sol volcanique imprime bien une signature au vin tout en renforçant la résilience des vignes.

Au commencement était la lave

Mais de quel terroir parle-t-on ? « Il n’existe pas un sol volcanique, mais une formidable diversité géologique », explique le géologue Charles Frankel. Gabbro, scories, pouzzolane, pierre ponce… « Ces roches nées de la lave, poreuses et fracturées, facilitent l’enracinement et retiennent l’eau comme à Santorin où la vigne pousse sur une pierre ponce issue d’une éruption survenue en 1612 avant J.-C. dans un climat quasi désertique. » Certaines se dégradent en argiles, ou en pépérites, un mélange de basalte et de calcaire qui apporte une richesse minérale rare, notamment en Auvergne. « Cultiver sur un volcan actif, c’est un peu jouer à la roulette russe » admet l’expert. « Mais ce risque ponctuel est largement compensé par les atouts du relief volcanique. Altitude, exposition, pente, microclimats… en font un laboratoire à ciel ouvert, en particulier pour s’adapter au réchauffement climatique. »

Une éruption des sens

Pour autant, « prétendre reconnaître un vin volcanique à l’aveugle serait prétentieux », reconnaît John Szabo. Ce Master Sommelier, référence mondiale du genre, évoque plutôt des traits communs. « Sel, mâche et puissance », résume-t-il, en reprenant le sous-titre de son livre. Charles Frankel nuance : « Chaque volcan a vu naître ses propres cépages, fruits d’une longue co-évolution entre l’homme et le sol comme le Nerello Mascalese sur l’Etna. » Même volcan, styles différents : selon l’altitude, l’exposition, ou encore la vinification, les profils varient. Difficile donc de comparer, « sauf exception comme en Oregon, où un même pinot noir planté à altitude égale donne un profil fruité sur basalte, et plus complexe sur calcaire. » Une chose est sûre : les vins volcaniques brillent à table. « Et surtout, ils racontent une histoire que les sommeliers adorent partager, et que les amateurs aiment entendre. Ce qui enrichit considérablement l’expérience de dégustation » pointe John Szabo.

Une lecture géologique du vin

« Le prisme volcanique offre une nouvelle grille de dégustation, non pas horizontale ou verticale, mais transversale» observe Charles Frankel. Pour John Szabo, Volcanic Origin introduit ainsi « une manière intelligente de considérer le vin, porteuse pour des consommateurs nouveaux ou plus jeunes. Parmi toutes les références géologiques possibles, volcanique est sans doute la plus engageante car elle fascine un large public. » Et le mouvement prend de l’ampleur. « J’écris sur les vins volcaniques depuis 15 ans. Leur reconnaissance explose. Ce n’est plus une niche mais une catégorie à part entière. » Et le marché suit : les Côtes-d’Auvergne (350 hectares) écoulent 100 % de leur production chaque année. La demande dépasse l’offre, et les prix ont bondi de 26 % en 7 ans. Chez les cavistes parisiens comme sur les cartes des grands restaurants, la rubrique « vins volcaniques » gagne du terrain.

Nouveau continent viticole

L’engouement se traduit aussi du côté des producteurs. Déjà quarante domaines ont candidaté à Volcanic Origin. Objectif : atteindre une centaine d’ici fin 2025. Tandis que John Szabo pilote la dynamique nord-américaine, Vinora trace la voie en Europe. Prochaine étape : une présentation de ses travaux scientifiques début 2026 à New York avant un futur salon international aux Canaries. « Dans un univers viticole parfois jugé complexe, les vins volcaniques séduisent par leur lisibilité. Ils affirment la primauté du terroir sur le cépage, tout en convoquant un imaginaire puissant et accessible » insiste Pierre Desprat. Six régions françaises sont concernées (Alsace, Ardèche, Auvergne, Beaujolais, Languedoc et Provence) et 2 % du vignoble mondial. Soit une goutte dans l’océan viticole, mais des vins qui embrasent la planète.

Florence Jaroniak © vins volcaniques/Maison Desprat Saint-Verny

En savoir plus :

www.volcanicwinesinternational.com/szabo

www.dunod.com/vie-pratique/vins-feu-decouverte-terroirs-volcans-celebres

Le bouchon, matière à recycler, matière à créer

Le bouchon en liège, matériau noble et naturel, ne se résume pas à son usage en bouteille. Grâce à des initiatives citoyennes, industrielles et artistiques, il connaît une seconde vie insoupçonnée. Gros plan sur un recyclage exemplaire… et inspirant.

 

Sommaire :

  • Le liège, champion discret de l’écoresponsabilité
  • Une filière solidaire et engagée
  • Défi logistique
  • Une usine à la manœuvre
  • Le bouchon devient œuvre d’art
  • Un geste simple, un impact réel

 

Le liège, champion discret de l’écoresponsabilité

Petit par la taille mais grand par sa mission, le liège est l’ange gardien du vin. Compressible, étanche et peu perméable aux gaz, il lui permet de respirer tout en le préservant. Et ses qualités vont bien au-delà : résistant à l’humidité, au feu, aux insectes et à l’usure, il est aussi un excellent isolant thermique et acoustique. Récolté sans coupe d’arbres, il est enfin entièrement naturel, biodégradable et recyclable. Sa capacité à connaître de nouveaux usages a donné naissance à une vraie filière, impulsée dès 2010 par la Fédération Française du Liège. « La France est aujourd’hui le leader mondial du recyclage des bouchons en liège, avec 15 % du gisement recyclé, soit près de 400 tonnes par an», souligne Jean-Marie Aracil, son secrétaire général.

Une filière solidaire et engagée

Aujourd’hui, plus de 2 000 urnes de collecte fixes maillent le territoire – chez les cavistes, vignerons, épiceries, ou encore au musée du liège et du bouchon de Mézin – auxquels s’ajoutent des points ponctuels. La revente des bouchons en liège collectés à des industriels finance des actions caritatives et environnementales. Résultat : plus d’un million d’euros redistribués aux associations collectrices et plus de 15 000 chênes-lièges plantés. Cette dynamique repose à la fois sur des consommateurs plus attentifs aux matériaux naturels et réutilisables, et sur des entreprises soucieuses de limiter leur impact. Elle s’appuie aussi sur le succès du bouchon en liège, qui équipe sept des dix bouteilles de vin les plus vendues en France (Nielsen, 2022).

Défi logistique

Transformé en granulés, le liège recyclé trouve plus d’une centaine de débouchés de l’aéronautique à la mode, dont une trentaine dans la construction. Mais il ne redeviendra jamais bouchon : « Chaque bouchonnier applique des formulations spécifiques et des analyses rigoureuses pour garantir la conformité du contact alimentaire. Ce niveau d’exigence rend le liège recyclé incompatible avec le bouchage », précise Jean-Marie Aracil. Malgré les progrès de la collecte, le modèle reste délicat. « Il faut réunir environ 50 000 bouchons, soit une palette, pour assurer un transport écologique et rentable. Et même en recyclant les 4 000 tonnes disponibles chaque année, les volumes resteraient trop faibles pour pérenniser une filière nationale. Le liège est donc expédié au Portugal, où il est valorisé avec d’autres apports venus d’Europe », ajoute Jean-Marie Aracil.

Une usine à la manœuvre

Une exception tricolore : Agglolux-CBL, implantée à Soustons (Landes). « Depuis 1929, notre entreprise transforme le liège en une grande diversité de produits », explique son directeur Pierre Biénabe. « Une partie de la matière première provient des déchets des bouchonniers, mais aussi de bouchons recyclés achetés à des associations partout en France. » Seul industriel liégeur à recycler les bouchons en France, Agglolux-CBL conçoit panneaux, rouleaux, matériaux d’isolation ou objets de décoration. L’entreprise collabore également avec des structures engagées, comme COHAB*, avec qui elle a développé des nichoirs bioclimatiques isolés en liège recyclé. « Notre force, c’est de pouvoir répondre aux besoins des porteurs de projets, notamment dans une logique RSE », affirme Pierre Biénabe.

Le bouchon devient œuvre d’art

Le réemploi inspire aussi les créateurs. Pour David Mishkin, artiste américain francophile, les bouchons en liège prolongent le souvenir du vin et sont de véritables symboles de vie. « Les bouchons usés ont, à mes yeux, bien plus de valeur que les neufs. » Son art, entre sculpture, mosaïque et œuvre en relief, joue avec les formes et les volumes. Il a ainsi réalisé une croix monumentale à partir de 3 000 bouchons de Bourgogne issus de bouteilles de la vigne de l’Enfant Jésus. Une autre œuvre marquante utilise des bouchons de Vouvray, extraits d’une cave troglodytique murée pendant la guerre pour échapper aux Nazis. « J’ai trié 25 000 bouchons dont seuls 3 000 étaient encore exploitables » raconte-t-il. Membre de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin depuis 52 ans, il conserve aussi les bouchons de ses dégustations : « Le vin m’a fait découvrir le liège, m’a appris à en reconnaître la valeur et à en faire quelque chose de beau. » Il aime rappeler que Dom Pérignon a mis en lumière la capacité du bouchon en liège à retenir la pression du Champagne. « J’ai eu l’honneur de goûter une bouteille vieille de plus de 180 ans, repêchée d’un navire naufragé. Grâce à ce matériau, le vin était resté parfait. »

Un geste simple, un impact réel

Citoyens, associations, professionnels… touss’unissent pour donner une seconde vie au bouchon en liège. Et si l’objectif européen de30 % de recyclage d’ici 2030 peut sembler ambitieux, les acteurs français restent confiants : « Nous sommes déjà au-delà de 15 % avec les moyens actuels », rappelle Jean-Marie Aracil. Alors, la prochaine fois que vous ouvrez une bouteille, ne jetez pas le bouchon : déposez-le dans un point de collecte. Ce petit geste peut faire pousser un arbre, isoler une maison, ou inspirer une œuvre d’art !

Florence Jaroniak, © nataliazakharova/Adobestock

*L’association COHAB développe des solutions permettant d’intégrer la biodiversité en ville.

https://planeteliege.com